PARTIE 1 — LA PROCHAINE FOIS
Le premier été où Julien partit sans nous, Lily avait quatre ans.
Elle dormait encore avec une veilleuse en forme de lune et prononçait « château » en avalant la moitié des syllabes. Deux jours avant le départ de son père, elle avait choisi dans une boutique de plage une petite pelle rose et un seau jaune décoré de poissons.
Julien lui avait ébouriffé les cheveux.
— Garde-les pour l’année prochaine, ma princesse. La prochaine fois, tu viendras avec Papa.
Lily avait cru cette promesse avec la foi absolue des enfants.
Elle avait dormi trois semaines avec la pelle en plastique sous son oreiller.
La prochaine fois n’était jamais venue.
Chaque été, le même rituel recommençait.
Julien sortait sa valise en cuir brun.
Il pliait ses chemises en lin.
Choisissait ses mocassins.
Rangeait ses lunettes de soleil dans leur étui.
Et, quelque part entre deux chemises, il trouvait toujours une nouvelle raison pour expliquer pourquoi nous ne pouvions pas l’accompagner.
Sa mère préférait « préserver la tradition ».
Son père se fatiguait vite avec les enfants.
Sa sœur traversait une période compliquée.
La maison était déjà pleine.
Puis la version définitive s’était installée.
— C’est une retraite familiale, Solène. Mon noyau d’origine. Mes parents, mes frères et sœurs. C’est comme ça depuis toujours.
Au début, j’avais protesté.
— Nous sommes ta famille aussi.
Il soupirait.
— Tu transformes tout en compétition.
— Ce n’est pas une compétition. Lily demande pourquoi son père part chaque année dans une maison où elle n’a pas le droit de mettre les pieds.
— Elle ne le demanderait pas si tu ne rendais pas le sujet dramatique.
Cette phrase avait fini par m’user.
Alors j’avais cessé.
J’organisais autre chose pour les enfants.
Un week-end en Normandie.
Une semaine chez mes parents.
Des sorties.
Des cinémas.
Des pique-niques.
Je créais des souvenirs suffisamment jolis pour recouvrir le vide.
Mais certains vides résistent.
À dix ans, Lily ne demandait plus si elle pouvait venir.
À onze ans, Léo avait compris avant elle.
Notre fils n’avait jamais connu autre chose que cette règle absurde.
Les vacances du Cap Ferret appartenaient à Papa.
Pas à nous.
Cette année-là, lorsque Julien posa sa valise ouverte sur le lit, Lily avait quinze ans.
Léo en avait onze.
Elle resta dans l’embrasure de la porte.
— Papa ?
— Hum ?
Julien continuait de plier un pantalon blanc.
— Est-ce qu’on pourrait venir juste deux jours ?
Il leva enfin les yeux.
— Lily…
Son ton disait déjà non.
— Juste pour voir Mamie Éléonore. Tu dis toujours qu’elle demande de nos nouvelles.
Un silence.
Puis :
— Justement. Elle est compliquée.
— Compliquée comment ?
— Elle aime contrôler les choses.
Je me tenais dans le couloir.
— C’est drôle, dis-je.
Julien se retourna.
— Quoi ?
— En onze ans, ta mère est tour à tour trop fragile pour voir les enfants, trop exigeante pour recevoir des conjoints, trop occupée, trop malade, trop snob ou trop attachée aux traditions.
Son visage se ferma.
— Tu veux vraiment recommencer ?
— Je pose une question.
— Non. Tu accuses.
Léo apparut derrière moi.
Les mains dans les poches.
Il demanda sans émotion :
— Papa, est-ce qu’on fait partie de la famille Vance ?
Julien eut un petit rire nerveux.
— Bien sûr.
— Alors pourquoi tout le monde peut aller là-bas sauf nous ?
Julien posa brutalement la chemise qu’il tenait.
— Parce que les adultes ont parfois des traditions qui ne concernent pas les enfants !
Léo ne broncha pas.
— Même pendant onze ans ?
Je vis la colère traverser le visage de mon mari.
Puis il se reprit.
— Cette conversation est terminée.
Il referma sa valise.
Le bruit sec de la fermeture éclair parcourut ma colonne vertébrale.
Ce son était devenu le symbole de quelque chose que je n’arrivais pas encore à nommer.
Un rejet.
Une frontière.
Un mensonge peut-être.
Mais je n’avais aucune preuve.
Julien embrassa rapidement Lily.
— Je te ramène quelque chose.
Elle ne répondit pas.
Il posa une main sur l’épaule de Léo.
— Sois sympa avec ta mère.
Puis il m’embrassa sur la joue.
— Je t’appelle ce soir.
— Bon voyage.
Il me regarda, surpris de mon calme.
Puis partit.
Deux heures plus tard, je rangeais son bureau.
Pas pour fouiller.
Pour nettoyer.
Julien avait cette habitude de laisser derrière son meuble en chêne une accumulation de câbles, de chemises cartonnées et de poussière qu’il jurait toujours ranger « le week-end prochain ».
En déplaçant une lampe, je remarquai quelque chose.
Un coin de bois sombre.
Coincé entre le bureau et le mur.
Je poussai le meuble.
Un coffret en cèdre apparut.
Petit.
Lourd.
Fermé par un cadenas en laiton.
Je restai accroupie plusieurs secondes.
Je connaissais ce coffret.
Ou plutôt, j’avais déjà vu Julien le déplacer rapidement lors d’un déménagement.
— Vieux papiers de mon père, m’avait-il dit.
Je n’y avais jamais pensé depuis.
Je cherchai la clé.
Le premier tiroir de son bureau contenait plusieurs trousseaux.
La deuxième petite clé ouvrit le cadenas.
Le couvercle se souleva.
Je m’attendais à des documents professionnels.
Peut-être des lettres anciennes.
Je trouvai onze années de ma vie.
Des enveloppes ivoire.
Épaisses.
Rangées chronologiquement.
La plus récente portait nos trois noms.
Solène, Lily et Léo.
Mes doigts se mirent à trembler.
J’ouvris.
Un carton d’invitation.
Réunion familiale annuelle — Domaine Vance, Cap Ferret.
Puis une note manuscrite.
Écriture élégante.
Très chère Solène,
s’il te plaît, accepte de venir cette année avec les enfants. La maison nous semble vide sans eux. Nous ne comprenons toujours pas pourquoi tu refuses que nous les voyions, mais nous respecterons tes limites si tu acceptes seulement de nous laisser une chance.
Je cessai de respirer.
Je relus.
Pourquoi tu refuses que nous les voyions.
Pas :
« Nous ne voulons pas de vous. »
Pas :
« La tradition exclut les conjoints. »
Je déchirai presque l’enveloppe précédente.
Même invitation.
Autre année.
Julien nous répète que tu préfères rester à distance. Sache que tu seras toujours la bienvenue ici.
Encore une.
Lily a déjà huit ans. Nous n’avons presque aucun souvenir avec elle.
Encore.
Léo doit avoir grandi. Nous aimerions tellement lui montrer l’océan.
Encore.
Une photographie était glissée à l’intérieur.
Un petit vélo bleu avec un ruban.
Au dos :