
— Rends-moi la broche et quitte cette maison.
La voix de Victoire résonna dans l’immense hall.
Madeleine se tenait plusieurs marches plus bas.
Uniforme noir.
Tablier blanc.
Cheveux tirés en chignon.
Soixante ans passés.
Et près de trente-cinq années passées au service de la famille Delcourt.
Elle avait vu Alexandre apprendre à marcher dans cette maison.
Elle avait préparé le petit-déjeuner de son père pendant des années.
Elle avait connu les anniversaires, les deuils, les disputes qu’on cachait aux invités.
Mais jamais elle n’avait été regardée comme ce jour-là.
Comme une voleuse.
— Je n’ai rien volé, Madame.
Victoire serra les mâchoires.
— La broche était dans le coffret hier soir.
Madeleine secoua la tête.
La broche en question était une ancienne pièce en or ornée d’une émeraude sombre.
Un bijou porté autrefois par la grand-mère d’Alexandre.
Sa valeur financière était importante.
Sa valeur sentimentale encore davantage.
Et ce matin-là, elle avait disparu.
Victoire avait immédiatement accusé Madeleine.
Pourquoi ?
Parce que Madeleine avait été la dernière employée à entrer dans la chambre où le coffret était conservé.
— Je suis entrée pour déposer le linge, répondit-elle.
— Et personne d’autre n’est entré après vous.
— Comment pouvez-vous en être certaine ?
Victoire descendit une marche.
— Parce que c’est ma maison.
Cette phrase blessa Madeleine plus qu’elle ne l’aurait cru.
Elle baissa les yeux.
— Alors je vais partir.
— Oui. Maintenant.
Madeleine se retourna.
Elle n’avait pas l’intention de se battre.
Elle voulait simplement quitter cet escalier.
Quitter cette humiliation.
Mais Victoire la suivit.
— Attendez.
Madeleine poursuit.
Victoire lui attrapa l’avant-bras.
— Où est la broche ?
— Lâchez-moi !
Madeleine essaya de retirer son bras.
Son pied glissa sur le bord de la marche.
Tout se passa en une seconde.
Son corps pivota.
Elle tenta de saisir la rampe.
Trop tard.
Elle bascula sur le côté.
Une marche.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Victoire recula.
Le visage soudain vidé de toute couleur.
Madeleine finit au bas de l’escalier.
Conscient.
Choquée.
Une douleur aiguë traversait sa hanche et son bras.
— Madeleine !
Une voix d’homme venait du couloir.
Alexandre apparut.
Costume sombre.
Téléphone à la main.
Il courut vers elle.
— Ne bougez pas.
Il s’agenouilla.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Victoire descendit rapidement quelques marches.
— Elle a essayé de m’attaquer et elle a perdu l’équilibre.
Madeleine releva brusquement la tête.
— Non…
Mais Victoire continua.
— Je lui ai demandé de rendre la broche. Elle s’est jetée sur moi.
Alexandre regarda Madeleine.
Puis Victoire.
Son visage se ferma.
— Madeleine ?
Elle secoua la tête.
— Je n’ai jamais…
La douleur l’obligea à s’arrêter.
Victoire croisa les bras.
— Tu vois ? Elle ne peut même pas expliquer.
Alexandre se releva lentement.
— Je connais Madeleine depuis que je suis enfant.
— Et alors ?
— Alors j’aimerais entendre toute l’histoire.
Victoire répondit froidement :
— L’histoire est simple. Elle a volé une broche et elle m’a attaquée quand je l’ai confrontée.
À cet instant, Madeleine regarda au-dessus de l’épaule d’Alexandre.
Vers le plafond.
Son expression changea.
Elle leva un doigt tremblant.
— Monsieur Alexandre… regardez la caméra.
Alexandre suivit son geste.
Dans l’angle du plafond, presque invisible au milieu des moulures, une petite caméra noire.
Une minuscule lumière rouge clignotait.
Victoire resta immobile.
Alexandre leva lentement les yeux vers elle.
— Elle enregistre ?
Victoire ne répondit pas.
Et pour la première fois depuis le début, ce n’était plus Madeleine qui semblait avoir peur.
PARTIE 2 — LA CAMÉRA N’A PAS MONTRÉ CE QUE TOUT LE MONDE ATTENDAIT
Alexandre ne consulta pas les images immédiatement devant Madeleine.
Il appela d’abord le médecin de famille.
La chute n’avait heureusement provoqué aucune fracture.
Une contusion à la hanche.
Une éraflure à l’avant-bras.
Quelques jours de repos.
Quand Madeleine fut installée dans une chambre d’amis, Alexandre descendit dans le bureau de sécurité.
Victoire le suivit.
— Tu vas vraiment regarder ?
— Bien sûr.
— Tu ne me crois pas ?
Alexandre s’arrêta.
— Ce n’est plus une question de croire quelqu’un.
Il lança l’enregistrement.
Les premières images correspondaient exactement à ce qu’ils venaient de vivre.
Victoire sur l’escalier.
Madeleine plusieurs marches plus bas.
Pas de son exploitable à cette distance.
Mais les gestes étaient visibles.
Victoire pointait vers elle.
Madeleine secouait la tête.
Puis Madeleine se retournait pour descendre.
Victoire la suivait.
Elle attrapait son bras.
Madeleine tirait pour se libérer.
Son pied glissait.
Et elle tombait.
Alexandre repassa la séquence.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Victoire murmura :
— Tu vois ? Je ne l’ai pas poussée.
Alexandre ne répondit pas immédiatement.
Sur les images, aucune poussée franche n’apparaissait.
Victoire avait bien attrapé Madeleine.
Elle ne l’avait cependant pas projetée volontairement dans l’escalier.
La chute semblait avoir été provoquée par le mouvement de retrait de Madeleine et son pied mal positionné.
— Ce n’était pas volontaire, dit Victoire.
— Non.
Elle souffla.
— Alors c’est fini.
Alexandre tourna vers elle un regard glacial.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu l’as quand même retenue au bord d’un escalier.
Victoire ouvrit la bouche.
— Et parce que tu as menti.
— Je n’ai pas menti.
Alexandre rembobine.
— Tu as dit qu’elle t’avait attaquée.
Silence.
Les images montraient clairement l’inverse.
Madeleine essayait de partir.
Victoire l’avait suivie.
— Je paniquais.
— Ça n’en fait pas une attaque de sa part.
Victoire baissa les yeux.
Alexandre allait couper la vidéo lorsqu’un détail attira son attention.
Il regarda l’horodatage.
Puis remonta plus tôt dans la matinée.
La caméra couvrait une partie du couloir donnant sur la chambre où se trouvait le coffret.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Victoire.
— Je cherche quand Madeleine est entrée.
Ils regardèrent.
8 h 12.
Madeleine passait avec une pile de linge.
Elle entrait.
Trois minutes plus tard, elle ressortait les mains vides.
Alexandre poursuit.
8 h 27.
Une autre silhouette apparaissait.
Victoire se raidit.
— Arrête.
Alexandre tourna lentement la tête.
— Pourquoi ?