Un jeune lieutenant, Léa Martin, s’était redressée à moitié. Camille l’avait vue du coin de l’œil. La jeune femme tremblait de colère, prête à intervenir, prête aussi à détruire sa propre soirée pour une inconnue. Camille avait à peine secoué la tête. Pas maintenant. Léa avait blêmi, blessée par ce refus, puis s’était rassise.

La main de Vauclin était partie.

À 3 chaises de là, le commandant Pierre Nolan, aide de camp chargé de la transition, avait déjà glissé la main vers son téléphone. À l’entrée, le major Karim Bellahcene, plus haut gradé des sous-officiers du régiment, était devenu immobile. Contrairement à Vauclin, eux savaient exactement qui venait d’être frappé.

Vauclin retourna à sa place comme s’il venait de corriger une faute de protocole. Il versa du vin dans son verre, les joues rouges, l’œil brillant.

— La discipline, aujourd’hui, c’est devenu une plaisanterie.

Camille sentit la douleur pulser sur sa pommette. Elle pensa à Samuel Harel. Elle inspira lentement. 4 temps. Retint l’air. Expira. La colère demandait de la scène, du bruit, une phrase tranchante. Mais elle avait appris à ne pas laisser un homme violent choisir le terrain.

Pierre Nolan sortit de la salle d’un pas calme. Dans le couloir, il appela l’officier de permanence de la place militaire, qui prévint aussitôt la gendarmerie compétente.

— Qui est impliqué ?

— Le colonel Alain Vauclin a frappé un autre officier.

— Blessure grave ?

— Non.

— Séparez-les. Une patrouille arrive.

Pierre baissa la voix.

— Il y a un élément supplémentaire.

— Lequel ?

— L’officier frappé est le colonel Camille Arnaud.

Il y eut un silence.

— La future chef de corps ?

— Oui.

— Je viens avec eux. Ne laissez pas Vauclin quitter le mess.

Dans la salle, le lieutenant-colonel Renaud Maréchal, président du dîner, s’approcha de Camille, le visage gris. Il s’accroupit près d’elle, honteux avant même de parler.

— Mon colonel, je suis profondément désolé.

— Ce n’est pas vous qui m’avez frappée.

— Non, mais c’est arrivé à mon dîner.

Il jeta un regard vers Vauclin, puis vers les jeunes officiers figés.

— Laissez-moi le faire raccompagner. Il a bu. On fera un point demain matin. Il n’est pas nécessaire que cette soirée devienne…

Il s’arrêta.

— Devienne quoi ?

— Un incident.

Camille le regarda longuement. Elle ne détesta pas Maréchal à cet instant. C’était le problème. Il n’était pas en train de protéger un ami. Il essayait de sauver la façade, d’empêcher le scandale, les procédures, les auditions, les appels, les rumeurs. Il appelait cela apaiser. Beaucoup de choses graves en France, dans les familles comme dans les institutions, disparaissent derrière ce mot-là.

— Colonel Maréchal, c’est déjà un incident.

— Je veux éviter que ça prenne des proportions inutiles.

— En le mettant dans une voiture ?

Il ne répondit pas.

Camille tourna la tête vers Léa Martin, qui fixait son assiette comme si elle avait honte d’avoir obéi. Plus loin, un capitaine riait encore faiblement à une remarque de Vauclin, parce qu’il ne savait pas comment cesser de rire sans se trahir.

— Si vous le faites partir discrètement, tous les jeunes dans cette salle comprendront la même chose.

Maréchal fronça les sourcils.

— Quoi donc ?

— Qu’un grade peut transformer une violence en malaise. Qu’un colonel peut frapper quelqu’un, et que l’institution l’aidera surtout à retrouver son manteau.

Ces mots lui firent plus mal qu’un reproche.

— Je voulais protéger le régiment.

— Alors protégez ce qu’il doit être, pas ce qu’il veut cacher.

Pierre Nolan revint dans la salle. Il s’inclina près de Camille.

— C’est fait.

— Selon la procédure ?

— Oui, mon colonel.

— Aucun traitement spécial à cause de moi.

— Aucun.

Maréchal se redressa. Son regard passa de Nolan à Bellahcene, puis revint vers Camille. Quelque chose s’assembla dans son esprit, morceau par morceau. Il ne savait pas encore tout, mais assez.

Vauclin remarqua l’attroupement.

— Renaud ! Vous pouvez faire déplacer cette femme ? Elle a déjà gâché la soirée.

Personne ne rit. Cette fois, il le remarqua. Son visage se durcit.

— Voilà exactement le problème. Plus personne ne comprend la hiérarchie.

Camille le regarda enfin droit dans les yeux.

— Colonel, vous devriez probablement arrêter de parler.

— Ah, voilà. L’arrogance.

Il poussa sa chaise.

— Vous ne comprenez toujours pas, n’est-ce pas ?

Les doubles portes s’ouvrirent derrière lui. Le silence arriva par l’entrée, puis glissa de table en table. Un lieutenant-colonel de gendarmerie entra avec 2 gendarmes. Vauclin se détendit, comme si la réalité venait enfin lui donner raison.

— Très bien. Emmenez-la.

Le gendarme s’arrêta devant lui.

— Colonel Vauclin, veuillez vous écarter de la table.

— Pardon ?

— Nous intervenons pour des faits de violence commis dans cette salle.

Vauclin eut un rire bref.

— Exactement. Elle a provoqué tout le monde depuis le début.

— Vous êtes la personne mise en cause.

Le mot le frappa plus fort que la contradiction.

— C’est ridicule.

— Plusieurs témoins déclarent vous avoir vu frapper un officier.

— Je l’ai recadrée.

Un souffle choqué parcourut la salle. Même certains de ceux qui avaient ri baissèrent la tête.

— Je vous conseille de ne plus parler avant d’avoir été entendu.

Vauclin pointa Camille du doigt.

— Qui est cette femme ?

Pierre Nolan se leva.

— Le colonel Camille Arnaud. Dans 34 heures, elle prendra le commandement de ce régiment.

La salle devint absolument immobile. Vauclin regarda Camille pour la première fois. Pas son grade. Pas sa chaise. Elle. Le souvenir arriva lentement, d’abord dans ses yeux, puis dans sa bouche qui s’ouvrit sans son. Port-Bouët. La salle préfabriquée. La jeune lieutenant debout au fond.

— Arnaud ?

Camille ne répondit pas.

— Vous étiez en Côte d’Ivoire.

— Oui.

Il pâlit.

— Vous saviez qui j’étais.

— Depuis mon arrivée.

— Alors pourquoi ne pas l’avoir dit ?