
— Occupez-vous de ses cheveux.
La voix de Victor Delcourt traversa le salon.
Toutes les conversations cessèrent.
Élise baissa davantage la tête.
Ses cheveux bruns tombaient autour d’elle comme un rideau.
Ils dépassaient ses genoux.
Certaines mèches touchaient presque le sol.
Adrien Laurent, le coiffeur, resta immobile près du fauteuil noir.
Il travaillait depuis quinze ans dans des salons haut de gamme.
Il avait vu des cheveux brûlés.
Des extensions ratées.
Des nœuds impossibles.
Mais jamais quelque chose comme ça.
— Madame, asseyez-vous, dit-il doucement.
Élise recula.
Victor posa une main sur son bras.
— Élise.
Elle se retourna brusquement.
— Non.
Le milliardaire fronça les sourcils.
— Nous avons déjà parlé de ça.
— Vous avez parlé. Pas moi.
Quelques clientes échangèrent un regard.
Victor abaissa la voix.
— Tu ne peux pas continuer comme ça.
Élise serra ses cheveux contre elle.
— Si.
Adrien intervint.
— Personne ne va faire quoi que ce soit sans votre accord.
Élise le regarda enfin.
Ses yeux étaient rouges de fatigue.
— Vous promettez ?
— Oui.
Victor soupira.
— Adrien, ses cheveux sont dans cet état depuis des années. Coupez ce qui doit l’être.
Élise pâlit.
— S’il vous plaît… ne les coupez pas.
Victor se tourna vers elle.
— Pourquoi ?
Elle ne répondit pas.
— Élise ?
Ses doigts se crispèrent autour d’une énorme mèche.
— Parce que personne ne doit y toucher.
Adrien observa attentivement la masse de cheveux.
Quelque chose venait de retenir son attention.
Il se rapprocha.
Sans toucher.
— Vous pouvez vous tourner légèrement ?
Élise hésita.
Puis obéit.
Adrien écarta seulement du regard les différentes couches.
À hauteur de la nuque, presque entièrement dissimulée sous les cheveux emmêlés, apparaissait une petite tresse.
Très fine.
Bien plus ancienne que le reste.
Et autour de cette tresse…
un fil rouge.
Adrien se raidit.
— Monsieur…
Victor leva les yeux.
— Oui ?
— Attendez.
Adrien désigna les cheveux.
— Ne coupez rien pour l’instant.
Victor s’approcha.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Adrien regarda Élise.
— Cette tresse. Qui l’a faite ?
Élise cessa de respirer.
— Personne.
— Ce n’est pas possible.
Adrien connaissait cette technique.
Trois petites mèches.
Un double passage.
Puis un nœud serré avec un fil de couture.
Sa propre grand-mère utilisait cette méthode autrefois pour fixer des bijoux ou de petits objets dans les cheveux des enfants pendant les voyages.
— Élise, murmura-t-il, il y a quelque chose à l’intérieur.
Victor se retourna vers elle.
— Quoi ?
Elle recula.
— Non.
Adrien leva les mains.
— Je ne toucherai pas.
Mais le visage d’Élise venait de répondre à sa place.
Victor comprit.
— Tu le savais.
Silence.
— Depuis combien de temps ?
Élise ferma les yeux.
— Dix-sept ans.
Le salon entier semblait avoir cessé de respirer.
Victor murmura :
— Tu avais sept ans.
Elle acquiesça.
— Ma mère l’a mise là le soir où elle a disparu.
PARTIE 2 — LA PETITE CLÉ DANS LA TRESSE
Victor fit fermer le salon au public.
Pas brutalement.
Il demanda simplement aux clientes de revenir plus tard et paya tous les rendez-vous annulés.
Une demi-heure après, seuls restaient Élise, Adrien et lui.
Élise était assise devant le miroir.
Mais personne n’avait encore touché à ses cheveux.
Victor s’était placé à quelques mètres.
— Raconte-moi.
Élise regardait son reflet.
— Ma mère s’appelait Camille Martin.
Victor connaissait ce nom.
Tout le monde dans son ancienne entreprise le connaissait.
Camille avait été comptable chez Delcourt Industries, la société créée par le père de Victor.
Dix-sept ans auparavant, elle avait disparu sans laisser de trace.
À l’époque, on avait parlé d’un départ volontaire.
Puis d’un possible détournement.
Plusieurs centaines de milliers d’euros manquaient dans les comptes.
Camille avait été désignée comme principale suspecte.
Victor avait vingt-six ans.
Son père dirigeait encore l’entreprise.
— Je me souviens, murmura Victor.
Élise le fixa dans le miroir.
— Moi aussi.
Elle se souvenait surtout de la dernière nuit.
Sa mère était rentrée très tard.
Elle tremblait.
Elle avait fermé toutes les fenêtres.
Puis elle avait fait asseoir Élise devant elle.
— Ne laisse personne couper cette petite tresse, lui avait-elle dit.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un jour, quelqu’un te dira que j’étais une voleuse.
Camille avait glissé quelque chose dans la tresse.
Puis l’avait nouée avec un fil rouge.
Le lendemain matin…
elle avait disparu.
Élise avait été confiée à une tante.
Après la mort de celle-ci, les années étaient devenues difficiles.
Petits emplois.
Chambres temporaires.
Dettes.
Puis presque plus rien.
Mais elle avait toujours protégé cette tresse.
Pour éviter qu’un coiffeur ne la découvre ou ne la coupe accidentellement, elle avait fini par ne plus couper ses cheveux du tout.
— Pourquoi ne l’avez-vous jamais ouverte ? demanda Adrien.
Élise baissa les yeux.
— Parce que ma mère a dit d’attendre quelqu’un de la famille Delcourt.
Victor fronça les sourcils.
— Quelqu’un ?
— Elle a dit : « Pas son père. Son fils. »
Victor resta immobile.
— Moi ?
— Je suppose.
— Pourquoi ne m’as-tu pas contacté ?
Élise rit tristement.
— Vous croyez qu’une femme comme moi entre facilement dans le bureau d’un milliardaire ?
Victor ne répondit pas.
Trois jours plus tôt, il l’avait rencontrée par hasard.
Une association qu’il finançait rénovait un ancien foyer pour femmes.
Élise y travaillait comme agente d’entretien temporaire.
En voyant son nom sur un formulaire, Victor avait posé une question sur Camille Martin.
Élise avait immédiatement voulu partir.
Il avait insisté.
Pas toujours avec assez de délicatesse.
Et aujourd’hui, croyant l’aider à retrouver une apparence « normale », il l’avait amenée dans ce salon.
Il comprenait enfin pourquoi elle avait paniqué.
Victor s’approcha.
— Élise, si tu veux qu’on arrête ici, on arrête.
Elle regarda Adrien.
Puis la tresse dans le miroir.
— Non.
Elle inspira.
— Ouvrez-la.
Adrien enfila des gants fins.
Il ne coupa aucun cheveu.
Avec une petite pince, il dénoua lentement le fil rouge.
La tresse se desserra.