Madeleine regarda Lucas.
Jean regarda Lucas.
Puis le pantalon simple, la chemise retroussée et les chaussures ordinaires qu’il portait.
— C’est lui ? demanda Jean.
Madeleine répondit :
— Malheureusement.
Lucas sourit.
— Bonjour.
Jean avait soixante-deux ans.
Il travaillait avec Madeleine depuis quinze ans.
Trois matinées par semaine.
Il connaissait les problèmes.
Il connaissait aussi la fierté de Madeleine.
— Vous êtes le financier ?
— Aujourd’hui, je suis surtout celui qui ne sait pas pétrir.
Jean hocha la tête.
— Donc inutile.
— Probablement.
Pendant une semaine, Lucas ne proposa presque rien.
Il regarda.
Flux clients.
Ventes.
Pertes.
Temps de travail.
Produits.
Fournisseurs.
Prix.
Les habitudes.
Madeleine le trouvait insupportable.
— Tu écris tout.
— Oui.
— Tu comptes les croissants ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que vous en jetez onze par jour en moyenne.
Madeleine se figea.
— Tu comptes aussi ce qu’on jette ?
— Surtout.
Elle grogna.
Lucas découvrit rapidement que la boulangerie n’était pas complètement condamnée.
Elle avait encore une clientèle fidèle.
Bonne réputation.
Loyer élevé mais pas impossible.
Le problème venait de plusieurs choses.
Trop de références.
Horaires trop longs.
Équipement énergivore.
Mauvaise négociation avec les fournisseurs.
Aucune présence numérique.
Et surtout, Madeleine travaillait beaucoup trop.
Elle compensait le manque d’argent avec son propre corps.
Lucas détestait cela.
— Vous devez réduire les horaires.
— Non.
— Pourquoi ouvrir à six heures et fermer à vingt heures ?
— Les gens travaillent.
— Après dix-huit heures trente, vous faites presque aucune vente.
— Il y en a.
— Pas assez.
Madeleine croisa les bras.
— Cette boulangerie a toujours fermé à vingt heures.
— Voilà une excellente raison économique.
Elle le fusilla du regard.
Lucas sourit.
Ils se disputaient chaque jour.
Mais les chiffres parlaient.
Lucas proposa :
Fermer une heure plus tôt.
Réduire certaines pâtisseries peu vendues.
Créer deux offres déjeuner simples.
Renégocier trois fournisseurs.
Remplacer progressivement un équipement.
Demander un rééchelonnement structuré des dettes.
Madeleine accepta certaines choses.
Refusa d’autres.
— Pas question de vendre du café dans des gobelets géants.
— Je n’ai jamais proposé ça.
— Je préviens.
— Très utile.
La première semaine, les pertes diminuèrent.
La deuxième, les ventes restèrent stables malgré les horaires réduits.
Madeleine dormait une heure de plus.
Elle refusa de reconnaître que c’était agréable.
Lucas remarqua aussi quelque chose.
Des gens entraient juste pour parler à Madeleine.
Une vieille dame.
Un conducteur de tram.
Des étudiants.
Des voisins.
La boulangerie était plus qu’un commerce.
Mais cela ne signifiait pas qu’elle devait rester exactement comme avant.
Lucas eut une idée.
— Ateliers.
Madeleine fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Une fois par semaine.
— Pour quoi ?
— Pain.
— Je fais déjà du pain tous les jours.
— Avec des gens.
— Horrible.
Lucas rit.
Il expliqua.
Ateliers simples pour enfants.
Familles.
Petits groupes.
Jean approuva immédiatement.
Madeleine refusa.
Puis deux jours plus tard, elle demanda :
— Combien on ferait payer ?
Lucas sourit.
— Donc vous acceptez.
— J’ai posé une question.
Le premier atelier accueillit huit enfants.
Madeleine fut terrifiante.
— On ne frappe pas la pâte comme ça.
Un garçon demanda :
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas ton frère.
Les parents rirent.
Madeleine aussi.
L’atelier fonctionna.
Puis un deuxième.
Puis un samedi par mois.
Lucas créa aussi un système de précommande très simple.
Madeleine détestait le téléphone.
Jean gérait.
Petit à petit, les chiffres remontèrent.
Mais pas assez.
À la fin du troisième week-end, Lucas fit les comptes.
Il resta silencieux.
Madeleine comprit.
— Ça ne suffit pas.
— Pas encore.
— Le délai ?
— Neuf jours.
Elle regarda le four.
— Alors voilà.
Lucas leva les yeux.
— Quoi ?
— On ferme.
— Non.
Madeleine sourit.
— Maintenant c’est toi qui refuses la réalité.
Lucas secoua la tête.
— On a amélioré trop vite pour arrêter.
— Mais pas assez vite.
— On peut négocier.
— Avec quoi ?
Lucas se tut.
Madeleine regarda son vieux tablier.
— Tu as fait ce que tu pouvais.
— Non.
— Lucas.
— Non.
Il était en colère.
Pas contre elle.
Contre l’idée qu’après tant d’efforts, la date décide.
— Je peux payer le reste.
Madeleine secoua la tête.
— Nous avons déjà eu cette conversation.
— J’ai les moyens.
— Et moi, j’ai encore le droit de dire non.
Lucas se leva.
— Pourquoi c’est si important ?
Madeleine le regarda.
— Parce que tu dois apprendre qu’aider quelqu’un ne veut pas dire lui enlever toutes les conséquences de sa vie.
Lucas resta silencieux.
— J’ai gardé cette boulangerie trop longtemps.
Elle regarda autour.
— Je peux peut-être continuer maintenant grâce à tes idées.
Elle marqua une pause.
— Mais si je continue seulement parce que tu paies, alors ce n’est plus ma boulangerie. C’est ton souvenir.
La phrase fit mal.
Lucas s’assit.
Madeleine continua :
— Tu ne dois pas transformer ta gratitude en obligation.
— Ce n’est pas une obligation.
— Si.
Elle regarda le papier.
— Tu portes ce bout de papier depuis vingt ans.
Lucas baissa les yeux.
— Je l’aime.
— Moi aussi.
Elle sourit doucement.
— Mais tu n’as pas à me sauver pour prouver qu’il avait un sens.
Silence.
Lucas murmura :
— Et si je veux juste vous aider ?
Madeleine répondit :
— Alors aide-moi à choisir.
C’était différent.
Lucas comprit enfin.
Ils passèrent la soirée à regarder trois options.
Première : fermer.
Vendre le bail.
Payer une partie des dettes.
Madeleine partirait vivre près de son fils.
Deuxième : continuer sous forme actuelle, avec investissement important.
Risque élevé.
Troisième : restructurer.
Réduire l’activité.
Faire entrer un partenaire local.
Transformer une partie du lieu en atelier et café de quartier.
Lucas préférait la troisième.
Madeleine aussi.
Mais il manquait un partenaire.
Et neuf jours.
Lucas contacta plusieurs personnes.
Deux refus.
Une proposition trop agressive.
Un investisseur voulait prendre 80 %.
Madeleine répondit :
— Qu’il achète une autre boulangerie.
Jour quatre.