
— Qui vous a laissée entrer à cette soirée ?
La voix de Valérie Montfort s’éleva au-dessus de la musique du quatuor.
Dans la grande salle de réception du château Vasseur, les conversations cessèrent presque instantanément.
Sous les lustres en cristal, des centaines de lumières bleues et dorées se reflétaient sur le sol de marbre. Les hommes portaient des costumes parfaitement taillés. Les femmes tenaient leurs coupes de champagne en observant la scène avec une curiosité mêlée de mépris.
Au centre de la salle se tenaient deux femmes.
Valérie portait une robe rouge moulante, des escarpins dorés et un bracelet serti de diamants. Ses longs cheveux blonds tombaient sur ses épaules.
Face à elle, Isabelle Moreau ne bougeait pas.
Sa robe noire en satin ne laissait qu’une épaule découverte. Ses cheveux bruns, longs et parfaitement lisses, encadraient un visage calme, presque trop calme.
Dans sa main droite, elle tenait un dossier juridique noir.
Elle n’avait pas touché au champagne.
Elle n’avait parlé à personne.
Depuis son arrivée, elle attendait simplement près de l’entrée, comme si elle cherchait quelqu’un.
Valérie s’approcha.
— Je vous ai posé une question.
Isabelle la regarda.
— J’ai été invitée.
— Par qui ?
— La personne qui avait le droit de m’inviter.
Valérie eut un rire bref.
Autour d’elles, plusieurs invités échangèrent des regards amusés.
Cette soirée célébrait le cinquantième anniversaire du groupe Vasseur, l’une des plus puissantes entreprises familiales françaises.
La société appartenait officiellement à la famille d’Alexandre Vasseur.
Du moins, c’était ce que tout le monde croyait.
Valérie occupait depuis trois ans le poste de directrice générale adjointe. Elle se présentait déjà comme la future dirigeante de l’entreprise.
Les journaux mondains racontaient qu’elle et Alexandre étaient sur le point d’annoncer leurs fiançailles.
Elle se comportait donc comme si le château, la société et même les invités lui appartenaient déjà.
Lorsqu’elle avait aperçu Isabelle entrer avec son dossier noir, elle avait immédiatement demandé aux agents de sécurité qui l’avait autorisée à franchir les portes.
Personne n’avait su répondre.
— Cette femme n’est pas sur la liste, déclara Valérie à haute voix.
Un serveur s’arrêta.
Les musiciens ralentirent leur morceau.
Isabelle serra légèrement le dossier contre elle.
— Mon nom a peut-être été retiré.
— Ou peut-être n’y a-t-il jamais figuré.
Valérie la regarda de haut en bas.
— Vous pensiez qu’une robe noire suffisait pour vous faire passer pour l’une des nôtres ?
Isabelle ne répondit pas.
Ce silence rendit Valérie encore plus agressive.
— Je sais exactement qui vous êtes.
Un murmure parcourut la salle.
Alexandre Vasseur, qui discutait avec plusieurs investisseurs près de l’escalier, se retourna.
Il vit Isabelle.
Son visage changea.
Il la connaissait.
Dix ans plus tôt, ils avaient étudié ensemble à Paris.
À l’époque, Isabelle était une jeune femme discrète, fille d’un homme que la famille Vasseur employait comme conseiller juridique et financier.
Elle et Alexandre avaient été proches.
Peut-être même trop proches.
Mais lorsqu’Alexandre avait voulu la présenter à sa famille, son père lui avait ordonné de mettre fin à leur relation.
« Elle ne vient pas de notre monde », lui avait-il dit.
Alexandre avait obéi.
Peu après, Isabelle avait quitté Paris.
Il ne l’avait jamais revue.
Jusqu’à ce soir.
Valérie remarqua le regard d’Alexandre.
La jalousie apparut immédiatement dans ses yeux.
— Alors c’est donc vrai, lança-t-elle. Vous êtes revenue pour lui.
Isabelle secoua la tête.
— Je ne suis pas venue pour Alexandre.
— Bien sûr.
Valérie se tourna vers les invités.
— Mesdames et messieurs, cette femme est une ancienne connaissance d’Alexandre. Elle a disparu pendant des années et revient maintenant que notre société vaut plusieurs milliards.
Des chuchotements commencèrent.
Isabelle regarda Alexandre.
Elle attendait qu’il intervienne.
Mais il semblait trop surpris pour parler.
Valérie sourit.
— Vous avez choisi une soirée importante pour tenter de récupérer son attention.
— Vous vous trompez.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
Isabelle baissa les yeux vers le dossier.
— Pour régler une affaire familiale.
Valérie éclata de rire.
— Vous n’appartenez à aucune famille présente dans cette salle.
Isabelle releva lentement la tête.
— C’est ce que vous croyez.
Cette réponse fit disparaître le sourire de Valérie pendant une seconde.
Puis elle aperçut les invités qui filmaient la scène.
Elle décida d’en profiter.
Elle s’approcha encore, jusqu’à se retrouver à quelques centimètres d’Isabelle.
— Écoutez-moi bien. Vous allez sortir d’ici avant de créer un scandale.
— Je ne partirai pas avant d’avoir terminé ce que je suis venue faire.
— Vous osez me défier dans ma propre soirée ?
— Ce n’est pas votre soirée.
Le visage de Valérie se durcit.
Sans prévenir, elle leva la main.
La gifle résonna dans toute la salle.
La tête d’Isabelle tourna légèrement sous le choc.
Plusieurs invités poussèrent des exclamations.
Une coupe de champagne tomba sur le sol et se brisa.
Alexandre fit immédiatement un pas vers elles.
— Valérie !
Mais elle ne l’écoutait plus.
Elle fixait Isabelle avec un sourire cruel.
— Une femme comme vous n’a rien à faire ici.
Isabelle reste immobile.
Sa joue rougissait.
Ses yeux brillaient de larmes, mais elle refusa de pleurer.
Elle ne lâcha pas le dossier.
Valérie attendait qu’elle baisse la tête.
Qu’elle supplie.
Qu’elle quitte la salle sous les rires.
Mais Isabelle se contenta de redresser lentement le visage.
— Avez-vous terminé ?
Le calme de sa voix troubla les invités plus que la gifle elle-même.
Valérie fronça les sourcils.
— Sortez-la d’ici.
Deux agents de sécurité s’approchèrent.
Alexandre intervient.
— Personne ne la touche.
Valérie se retourna vers lui.
— Tu la défends ?
— Tu viens de frapper une invitée.
— Ce n’est pas une invitée. C’est une intruse.
Alexandre regarda Isabelle.
— Pourquoi es-tu ici ?
Elle respira profondément.
— Je ne suis pas venue demander la permission.
Valérie eut un rire nerveux.
— Vous entendez ? Elle admet elle-même qu’elle est entrée sans autorisation.
Isabelle posa son dossier sur une table recouverte d’une nappe blanche.
— Je n’avais pas besoin de votre autorisation.