Elle ouvrit le dossier.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs documents portant des sceaux officiels, des signatures et le logo du groupe Vasseur.

Alexandre s’approcha.

Isabelle prit le premier document et le lui tendit.

— Je suis venue récupérer ce que mon père m’a laissé.

Alexandre lut les premières lignes.

Son visage pâlit.

— Ton père ?

Valérie tenta de saisir le papier.

— Donne-moi ça.

Alexandre recula.

— Présent.

Le nom inscrit en haut du document était celui de Gabriel Moreau, le père d’Isabelle.

Pendant trente ans, Gabriel avait travaillé auprès de la famille Vasseur.

Officiellement, il n’était qu’un conseiller.

Un homme discret qui arrivait toujours avant tout le monde et quittait les bureaux après le dernier employé.

Il n’assistait jamais aux galas.

Il refusait les photographies.

La famille parlait rarement de lui.

Pourtant, vingt-cinq ans plus tôt, lorsque le groupe Vasseur avait été au bord de la faillite, Gabriel avait secrètement investi toute la fortune héritée de son propre père.

En échange, le fondateur de la société lui avait cédé une partie importante des actions.

Cette transaction n’avait jamais été rendue publique.

Les banques auraient paniqué en découvrant qu’une famille aussi prestigieuse avait perdu le contrôle de sa propre entreprise.

Gabriel avait donc accepté que ses parts soient détenues par plusieurs sociétés patrimoniales.

Au fil des années, il avait acheté les actions de membres de la famille qui voulaient vendre discrètement.

À sa mort, il possédait cinquante-trois pour cent du groupe.

La majorité absolue.

Alexandre relut le chiffre.

— C’est impossible.

Valérie arracha presque le document de ses mains.

— Ce papier est faux.

Une voix grave s’éleva derrière les invités.

— Il est parfaitement authentique.

Maître Richard Beaumont traversa la salle.

Âgé d’une soixantaine d’années, les cheveux gris, il portait un costume bleu marine et tenait une mallette en cuir.

Il avait été l’avocat de la famille Vasseur pendant plus de vingt ans.

Les invités s’écartèrent pour le laisser passer.

— Maître Beaumont, dit Alexandre, vous étiez au courant ?

— Depuis plusieurs années.

Valérie pointa le dossier.

— Pourquoi personne ne nous a informés ?

— Monsieur Gabriel Moreau avait imposé des conditions strictes.

Isabelle ferma les yeux.

Elle connaissait une partie de l’histoire, mais pas tout.

Son père était mort six mois plus tôt.

Avant son décès, il lui avait demandé de ne pas consulter sa succession immédiatement.

— Attends le gala du cinquantième anniversaire, lui avait-il murmuré. C’est ce soir-là que certaines personnes montreront leur vrai visage.

Isabelle avait cru qu’il délirait à cause de la maladie.

Mais trois jours avant la réception, Maître Beaumont l’avait contactée.

Il lui avait remis le dossier noir et une invitation non nominative signée par son père avant sa mort.

— Pourquoi avoir attendu ce soir ? demanda Alexandre.

L’avocat regarda Valérie.

— Parce qu’un vote devait avoir lieu après la réception.

Le conseil d’administration devait nommer Valérie présidente exécutive du groupe.

Elle avait passé des mois à convaincre les petits actionnaires familiaux de lui confier leurs droits de vote.

Elle croyait avoir obtenu suffisamment de pouvoir pour contrôler la société.

Mais les actions de Gabriel rendaient tous ses accords inutiles.

— À compter d’aujourd’hui, déclara Maître Beaumont, c’est Isabelle Moreau qui contrôle l’entreprise Vasseur.

Un silence absolu tomba sur la salle.

Valérie cessa de respirer pendant quelques secondes.

Alexandre regarda Isabelle comme s’il découvrait une étrangère.

Les invités qui l’avaient observée avec mépris baissèrent leurs téléphones.

Certains tentèrent discrètement de s’éloigner.

La femme qu’ils croyaient pauvre et désespérée possédait désormais la majorité du groupe qui finançait leur soirée.

Valérie secoua la tête.

— Non. Même si ces actions existent, elle ne peut pas diriger une entreprise de cette taille.

Isabelle referma doucement le dossier.

— Mon père l’a dirigée dans l’ombre pendant trente ans.

— Votre père remplissait des dossiers.

Maître Beaumont intervint.

— Son père a sauvé le groupe à trois reprises.

Il révéla que Gabriel avait garanti personnellement plusieurs prêts.

Il avait négocié l’achat de nouvelles filiales.

Il avait également empêché Alexandre de perdre le contrôle de la société après plusieurs investissements risqués.

— C’est faux, protesta Alexandre.

— Vous pensiez que les banques vous avaient accordé des délais par respect pour votre nom. C’est Monsieur Moreau qui avait fourni les garanties.

Alexandre baissa les yeux.

Pendant toutes ces années, sa famille avait parlé de Gabriel comme d’un simple employé.

En réalité, il avait protégé leur fortune sans jamais réclamer de reconnaissance.

Isabelle regarda Valérie.

— Vous vouliez savoir qui m’avait laissée entrer ?

Elle sortit une lettre du dossier.

— Mon père.

Elle la déplia.

Gabriel y expliquait pourquoi il avait caché la vérité à sa fille.

Il savait qu’Isabelle ne voulait ni pouvoir ni richesse.

Il craignait qu’elle refuse l’héritage si elle apprenait trop tôt son importance.

Mais il savait également que Valérie préparait une prise de contrôle.

Plusieurs employés lui avaient signalé des licenciements injustifiés, des comptes falsifiés et des contrats attribués à des sociétés appartenant à des proches de Valérie.

— C’est un mensonge, lança celle-ci.

Maître Beaumont ouvrit sa mallette.

— Nous avons les preuves.

Des relevés bancaires montraient que Valérie avait détourné une partie du budget réservé aux salariés.

Elle avait utilisé l’argent pour financer ses bijoux, ses voyages et l’appartement parisien de son frère.

Elle avait également préparé le licenciement de quatre cents employés afin d’augmenter artificiellement les bénéfices avant sa nomination.

Alexandre se tourna vers elle.

— Tu m’avais dit que ces licenciements étaient indispensables.

— Ils l’étaient !

— Ton frère recevait des millions de nos filiales ?

— C’étaient des prestations de conseil.

— Il n’a jamais travaillé dans la finance.

Valérie comprit qu’elle perdait le contrôle.

Elle changea alors de stratégie.

Elle regarda Isabelle avec des larmes soudaines.

— Vous êtes venue pour vous venger parce qu’Alexandre vous a quittée.

Isabelle serra les lèvres.

— Cette histoire n’a rien à voir avec notre passé.

— Vous voulez me chasser pour prendre ma place auprès de lui.

Alexandre regarda Isabelle.

Une vieille douleur traversa son visage.