Geneviève crut qu’elle avait gagné.
— Vous avez entendu, dit-elle. Partez.
Camille plongea la main dans la poche discrète de sa robe.
Geneviève arqua légèrement un sourcil.
Camille en sortit un téléphone noir.
Elle le déverrouilla.
Le porta à son oreille.
Attendit.
Son visage n’exprimait plus aucune détresse.
— Oui.
Une voix répondit.
Camille ne regardait désormais que Geneviève.
— Fermez tous les points de vente.
Plusieurs invités tournèrent la tête.
Geneviève fronça les sourcils.
Camille ajouta :
— Vous avez cinq minutes.
Elle écouta.
Puis :
— Je sais. Faites-le quand même.
Geneviève eut un petit rire.
— C’est quoi, cette comédie ?
Camille l’ignore.
— Deuxième instruction.
Un silence.
— Bloquez l’accès au trust Laurent.
Cette fois, plusieurs personnes cessèrent franchement de parler.
Un homme d’une cinquantaine d’années reposa son verre.
Geneviève ne souriait plus.
Camille prononça le dernier mot très distinctement :
— Immédiatement.
Une voix mécanique retentit faiblement dans le téléphone.
— Exécution immédiate confirmée, Madame la Présidente.
Camille raccrocha.
Personne ne bougea.
Geneviève fixa sa belle-fille.
— Qu’est-ce que vous venez de faire ?
Camille remit le téléphone dans sa poche.
Puis elle prit la main de Lucas.
— Vous vouliez que nous disparaissions.
Elle regarda le petit sac de pain.
— Nous allons partir.
Elle fit deux pas.
Geneviève l’interpella.
— Camille !
Camille s’arrêta sans se retourner.
— Qu’avez-vous fait ?
Cette fois, elle regarda Geneviève par-dessus son épaule.
— Dans quatre minutes, vous le saurez.
Et elle quitta la terrasse.
Trois minutes plus tard, le premier téléphone sonna.
Puis un deuxième.
Puis six.
Un directeur régional, présent parmi les invités, pâlit en regardant son écran.
— Madame Laurent…
Geneviève se retourna.
— Quoi ?
— Les terminaux de paiement sont coupés dans toutes les boutiques du groupe.
– Impossible.
— Lyon, Bordeaux, Cannes… Paris aussi.
Un autre homme intervint :
— Le siège vient de perdre l’accès aux comptes opérationnels.
Geneviève fronça les sourcils.
— Appelez la banque.
— Ils refusent de nous répondre sans validation du trust.
Quelqu’un murmura :
— Le trust est bloqué.
Geneviève sentit soudain une faiblesse dans ses jambes.
Mais elle ne laissa rien paraître.
— Qui a autorité pour faire ça ?
Personne ne répondit.
Parce qu’ils connaissaient tous la réponse.
Très peu de personnes pouvaient bloquer l’architecture financière des Laurent.
Geneviève en faisait partie.
Son fils Adrien en faisait partie avant sa mort.
Et une troisième personne, dont le nom n’avait jamais été rendu public, disposait depuis plusieurs années de pouvoirs dormants.
Un rôle prévu par des statuts confidentiels.
Un mécanisme de sécurité.
Geneviève avait toujours pensé qu’Adrien n’avait jamais activé cette clause.
Elle se trompait.
Son téléphone vibra.
Un message du notaire familial apparut.
Nous devons parler immédiatement de Camille Laurent.
Geneviève regarda vers les portes du château.
Camille avait disparu.
Et pour la première fois depuis des décennies, Geneviève Laurent ne contrôlait plus ce qui allait arriver.
PARTIE 2 — LA CLAUSE QU’ADRIEN AVAIT CACHÉE
Camille et Lucas ne quittèrent pas immédiatement le domaine.
Ils descendirent jusqu’à l’ancienne roseraie, loin de la terrasse.
Lucas marchait sans parler.
Camille savait qu’il avait peur.
Elle-même tremblait encore.
Pas de peur.
D’adrénaline.
Elle s’assit sur un petit banc en pierre.
Lucas resta debout devant elle.
— Maman ?
— Oui ?
— Tu as fermé les magasins de mamie ?
Camille eut malgré elle un petit sourire.
— Temporairement.
— Pourquoi ?
Elle regarda son fils.
Comment expliquer à un enfant de six ans que sa famille venait de franchir une limite ?
— Parce que parfois, dit-elle, les adultes oublient qu’avoir du pouvoir ne permet pas de faire tout ce qu’on veut.
Lucas réfléchit.
— Mamie est méchante ?
Camille secoua la tête.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Elle nous aime pas.
Cette phrase était plus difficile.
Camille posa une main sur sa joue.
— Ce qui compte, c’est que moi, je t’aime.
Lucas sembla accepter cette réponse.
Puis il remarqua une petite fontaine.
Il partit observer les poissons.
Camille resta seule.
Son téléphone vibra.
Douze appels manqués.
Trois du directeur financier.
Deux du notaire.
Un du directeur général.
Quatre numéros internes du groupe.
Et deux de Geneviève.
Camille ne répondit à aucun.
Elle ouvrit plutôt une vieille note enregistrée plusieurs mois auparavant.
Une phrase d’Adrien.
« Si quelque chose m’arrive, ne laisse jamais ma mère te convaincre que tu n’as aucun droit. »
Camille ferma les yeux.
Elle revit son mari.
Adrien Laurent.
Quarante ans.
Un homme brillant, souvent ironique, parfois trop secret.
Héritier d’une dynastie familiale spécialisée dans la maroquinerie, l’hôtellerie et l’immobilier.
Pendant leur mariage, Camille avait refusé toute fonction officielle dans le groupe.
Elle travaillait dans la restructuration d’entreprises.
Elle avait sa carrière.
Son salaire.
Ses investissements.
Elle ne voulait pas devenir « la femme d’Adrien Laurent ».
Cela agaçait Geneviève.
Pour elle, une épouse devait entrer dans l’ordre familial.
Camille avait refusé.
Adrien, lui, adorait cette indépendance.
Mais trois ans auparavant, quelque chose avait changé.
Une fraude interne avait failli coûter plusieurs centaines de millions d’euros au groupe.
Adrien avait découvert que certains membres du conseil utilisaient des sociétés écrans.
Geneviève avait voulu étouffer l’affaire.
Camille avait aidé Adrien à restructurer discrètement plusieurs entités.
C’est à cette époque qu’il lui avait demandé d’accepter une fonction précise.
Pas directrice.
Pas actionnaire visible.
Présidente d’un comité de sauvegarde indépendant.
Un poste presque théorique.
Activable uniquement si plusieurs conditions étaient réunies.
Décès d’Adrien.
Conflit de succession.
Risque sérieux pour les intérêts du trust familial.
Ou violation de certaines obligations de gouvernance.
Camille avait signé.
Puis elle avait presque oublié.
Adrien, lui, n’avait rien oublié.
Après sa mort dans un accident d’hélicoptère huit mois plus tôt, les avocats de Geneviève avaient tenté de prendre le contrôle total du patrimoine.
Ils avaient découvert la clause.
Ils ne savaient simplement pas jusqu’où allaient les pouvoirs associés.
Camille le savait.
Et pendant huit mois, elle ne s’en était pas servie.
Jusqu’à ce matin.
Geneviève arriva dans la roseraie quinze minutes plus tard.
Sans son châle.