Son sourire disparut.

— Quoi ?

— Les documents Valmera suffisent à justifier la mesure.

Étienne se leva.

— C’est absurde.

Camille le regarda.

— Vous croyiez vraiment que je vous aiderais à remplacer votre sœur ?

— Nous avons un intérêt commun.

— Non.

Camille secoua la tête.

— Vous avez un intérêt personnel.

Elle se tourna vers Delcourt.

— Continuez.

Le notaire reprit :

— Les droits majoritaires du trust sont placés sous le régime de représentation prévu par Adrien Laurent.

Geneviève ferma les yeux.

Elle avait compris.

Delcourt regarda Camille.

— Madame Laurent agira en qualité de représentante de Lucas Laurent jusqu’à sa majorité légale prévue par les statuts spécifiques de la structure.

Étienne ricana.

— Vous allez mettre un empire entre les mains d’une veuve et d’un enfant de six ans ?

Camille répondit calmement :

— Non.

Elle posa un dossier sur la table.

— Nous allons mettre l’entreprise entre les mains de professionnels.

Tout le monde la regarda.

— Nouveau conseil indépendant. Audit externe complet. Gouvernance séparée de la famille.

Geneviève leva brusquement les yeux.

— Vous ne pouvez pas faire ça.

– Oui.

— Cette entreprise appartient aux Laurent depuis quatre générations.

— Justement.

Camille marqua une pause.

— Il est peut-être temps qu’elle cesse d’être gérée comme une propriété personnelle.

Personne ne protesta.

Même Étienne comprit qu’il avait perdu.

Geneviève, elle, resta silencieuse.

Longtemps.

Puis elle murmura :

— Adrien avait tout prévu.

Camille sentit sa gorge se serrer.

— Pas tout.

— Qu’est-ce qu’il n’avait pas prévu ?

Camille la regarda.

— Que vous rejetteriez son fils devant tout le monde.

Geneviève baissa les yeux.

Pour la première fois, quelque chose ressemblant à de la honte apparut sur son visage.


PARTIE 4 — DEUX ASSIETTES DE PLUS

Six mois plus tard, le château de Saint-Cloud était presque méconnaissable.

Pas physiquement.

Les mêmes colonnes.

Les mêmes jardins.

Les mêmes pierres blondes.

Mais quelque chose avait changé.

Le personnel n’avait plus peur de Geneviève.

Les réunions du groupe ne se tenaient plus dans le château.

La holding disposait désormais d’un siège indépendant à Paris.

Trois administrateurs extérieurs avaient été nommés.

Les comptes étaient audités.

Les sociétés écrans supprimées.

Étienne faisait l’objet de poursuites pour abus de biens sociaux.

Geneviève, elle, avait évité une condamnation immédiate grâce à la prescription de certaines infractions, mais avait perdu toute fonction opérationnelle.

Camille n’était pas devenue milliardaire de salon.

Elle n’avait pas changé de garde-robe.

Elle n’avait pas acheté d’hôtel particulier.

Elle avait même refusé un bureau au dernier étage du siège.

Elle continuait à déposer Lucas à l’école plusieurs matins par semaine.

Mais désormais, personne ne pouvait décider à sa place si son fils avait le droit d’appartenir à sa propre famille.


Un dimanche d’octobre, Geneviève appela.

Camille faillit ne pas répondre.

Puis elle décrocha.

— Oui ?

— J’aimerais voir Lucas.

Camille resta silencieuse.

— Pourquoi ?

La question surprit Geneviève.

— Parce que c’est mon petit-fils.

Camille regarda par la fenêtre.

— Vous vous souvenez enfin de ça ?

Geneviève encaissa.

— Oui.

— Et qu’est-ce qui a changé ?

Long silence.

— Moi, j’espère.

Camille ne répondit pas immédiatement.

— Je ne veux pas que vous le voyiez pour récupérer une position dans la famille.

— Je n’en ai plus.

— Vous restez Geneviève Laurent.

— Justement.

Sa voix se brisa très légèrement.

— Je ne sais plus très bien si c’est une bonne chose.

Camille entendit quelque chose qu’elle n’avait jamais entendu chez elle.

La vulnérabilité.

Pas une manipulation évidente.

Pas une menace.

Simplement une femme âgée qui venait de perdre le pouvoir autour duquel elle avait construit toute son identité.

— Vous pourrez le voir, dit Camille.

Geneviève est une source d’inspiration.

— Merci.

— Une heure.

— D’accord.

— Chez nous.

Cette fois, Geneviève hésita.

— Chez vous ?

— Oui.

— Pas au château ?

— Non.

Camille ajouta :

— Si vous voulez connaître votre petit-fils, vous allez entrer dans sa vie. Pas le faire entrer dans votre décor.

Geneviève reste silencieuse.

Puis répondit :

— Très bien.


Elle arriva à quinze heures précises.

Sans chauffeur.

Sans secrétaire.

Sans robe couture.

Pantalon simple anthracite.

Pull crème.

Manteau gris.

Lucas ouvrit la porte.

Il la regarda avec méfiance.

— Bonjour.

Geneviève reste immobile.

— Bonjour, Lucas.

— Maman a dit que tu voulais me voir.

— Oui.

— Pourquoi ?

Camille, derrière lui, faillit intervenir.

Puis se retint.

Geneviève regarda l’enfant.

— Parce que j’ai fait quelque chose de très mauvais.

Lucas réfléchit.

— Le pain ?

Geneviève cligna des yeux.

Camille détourna légèrement le visage pour cacher son émotion.

— Oui.

— C’était bizarre.

— Oui.

— Maman a pleuré.

Geneviève baissa les yeux.

— Je sais.

Lucas poursuivit avec la cruauté innocente des enfants :

— Papa aurait été fâché contre toi.

Cette phrase atteignit Geneviève plus violemment que toutes les accusations du conseil.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Oui.

Lucas la regarda attentivement.

Puis demanda :

— Tu veux voir mon train ?

Geneviève sembla ne pas comprendre.

— Ton train ?

— Papa me l’a donné.

Elle hocha la tête.

— Oui.

Lucas est parti dans sa chambre.

Geneviève resta figée quelques secondes.

Camille dit doucement :

— Allez-y.

Geneviève suivit son petit-fils.


La relation ne fut pas réparée en une journée.

Il n’y eut pas de miracle.

Geneviève restait difficile.

Contrôlante.

Habituée à donner des ordres.

Camille dut poser des limites.

Une fois, Geneviève tenta d’inscrire Lucas à un stage d’équitation sans demander.

Camille annula.

Une autre fois, elle acheta à Lucas une montre beaucoup trop chère.

Camille la lui rendit.

Geneviève proteste.

Puis apprit.

Lentement.

Elle découvrit qu’un enfant n’était pas impressionné par un nom de famille.

Lucas préférait les crêpes aux dîners gastronomiques.

Il détestait les pulls qui grattaient.

Il aimait les dinosaures.

Il posait trop de questions.

Et surtout, il ne lui pardonnait pas simplement parce qu’elle était sa grand-mère.

Elle devait gagner sa confiance.

C’était nouveau pour elle.