Le gravier s’enfonça dans la joue de Madeleine Moreau.

Autour d’elle, les rires continuaient.

— Bienvenue en prison, mamie !

Roxane dominait la vieille femme de toute sa hauteur.

Derrière elle, Brigitte riait à gorge déployée.

Chloé venait de donner un coup de pied dans le côté de Madeleine.

Pas suffisamment fort pour lui faire perdre connaissance.

Juste assez pour l’humilier.

Madeleine replia un bras contre son corps.

Pendant quelques secondes, elle ne bougea plus.

— C’est tout ? lança Roxane. Tu faisais moins la maligne il y a trente secondes.

Madeleine ouvrit les yeux.

Elle regarda les trois femmes.

Calmement.

Ce regard dérangea immédiatement Roxane.

Il ne ressemblait pas au regard d’une victime.

Il n’y avait ni panique ni supplication.

Seulement une étrange tristesse.

Madeleine posa une main sur le sol et tenta de se relever.

Ses jambes tremblaient.

À soixante-dix-huit ans, son corps n’avait évidemment plus la force d’autrefois.

Une détenue située plus loin fit un mouvement pour l’aider.

Roxane se retourna.

— Bouge pas, toi.

La femme s’immobilisa.

Madeleine finit par se remettre debout seule.

Elle épousseta lentement son uniforme orange.

Roxane sourit.

— Maintenant, donne-moi ce que t’as.

— Je vous ai déjà répondu.

— J’ai rien entendu.

Madeleine releva les yeux.

— Je n’ai rien pour vous.

Chloé éclata de rire.

— Tout le monde a quelque chose.

— Pas moi.

Roxane se rapprocha encore.

— Alors demain, tu nous donneras ton dessert.

Madeleine ne répondit pas.

— Et après-demain, ton café.

Toujours rien.

— Et quand tu recevras de l’argent au compte détenu…

Madeleine l’interrompit :

— Vous êtes toujours comme ça avec les nouvelles ?

Le sourire de Roxane disparut.

— Quoi ?

— Vous choisissez celles qui semblent les plus faibles ?

Brigitte fit un pas vers elle.

— Tu veux retourner par terre ?

Madeleine la regarda.

— Non.

Puis elle ajouta :

— Mais vous devriez peut-être vous demander pourquoi une femme de mon âge n’a pas peur de vous.

Cette fois, personne ne rit.

Seulement une seconde.

Puis Roxane éclata de rire plus fort.

— Écoutez-moi ça !

Elle se tourna vers la cour.

— Mamie essaie de nous faire peur !

Plusieurs détenues baissèrent les yeux.

Une seule continuait de fixer Madeleine.

Une femme noire d’une cinquantaine d’années assise près d’un banc.

Elle s’appelait Nadia Bellanger.

Elle observait le visage de Madeleine depuis plusieurs minutes.

Comme si elle essayait de retrouver un souvenir très ancien.

Une surveillante apparut alors près de la porte.

— Moreau !

Madeleine tourna la tête.

— Oui ?

— Infirmerie. Contrôle d’arrivée.

Roxane recula.

— On se reverra.

Madeleine passa devant elle.

Puis s’arrêta.

— Roxane ?

La grande femme fronça les sourcils.

— Comment tu connais mon prénom ?

Madeleine regarda l’étiquette cousue sur son uniforme.

— C’est écrit là.

Quelques détenues étouffèrent un rire.

Roxane rougit.

Madeleine reprit sa marche.

Mais derrière elle, Nadia s’était levée.

Elle murmura :

— Moreau…

Puis plus fort :

— Madeleine Moreau ?

La vieille femme se retourna.

Nadia devint blanche.

— Mon Dieu…

Roxane soupira.

— Quoi encore ?

Nadia regardait Madeleine comme si elle venait de voir revenir quelqu’un d’entre les morts.

— Vous ne savez vraiment pas qui vous venez de frapper ?

Roxane ricana.

— Une vieille ?

Nadia secoua lentement la tête.

— Non.

Elle regarda Madeleine.

Puis murmura :

— C’est Madame Moreau.

Cette fois, plusieurs femmes plus âgées tournèrent la tête.

Une deuxième détenue se leva.

Puis une troisième.

Un nom commença à circuler dans la cour.

— Moreau ?

— Celle de Saint-Vincent ?

— C’est elle ?

Roxane cessa de sourire.

— Qui est cette femme ?

Nadia répondit :

— Celle qui a passé vingt-cinq ans à empêcher des femmes comme nous de finir enterrées derrière ces murs.


PARTIE 2 — LA FEMME QUE LA PRISON N’AVAIT PAS OUBLIÉE

Madeleine n’avait jamais été policière.

Ni militaire.

Par des gangsters.

Elle n’avait jamais dirigé un gang.

Elle ne savait pas se battre.

Pendant vingt-six ans, Madeleine avait travaillé comme infirmière pénitentiaire.

D’abord dans une petite maison d’arrêt.

Puis à Saint-Vincent, l’établissement où plusieurs des détenues les plus âgées avaient autrefois purgé leurs premières peines.

Elle avait soigné des overdoses.

Des blessures.

Des crises d’angoisse.

Des femmes battues avant leur incarcération.

Des détenues dont personne ne voulait écouter les plaintes.

Mais ce n’était pas pour cela qu’on se souvenait d’elle.

On se souvenait de Madeleine parce qu’elle avait une règle :

aucune détenue n’était “seulement une détenue”.

En 1999, une jeune femme nommée Nadia Bellanger avait commencé à vomir chaque matin.

Les surveillants pensaient qu’elle simulait.

Madeleine avait insisté pour qu’elle soit transférée à l’hôpital.

Une péritonite fut diagnostiquée.

Quelques heures de plus…

et Nadia serait morte.

En 2003, une autre prisonnière avait confié à Madeleine qu’elle voulait mettre fin à ses jours.

Au lieu de remplir simplement un formulaire, Madeleine était restée assise avec elle jusqu’au matin.

La femme avait survécu.

En 2007, Madeleine avait dénoncé un médecin qui prescrivait des sédatifs trop facilement pour calmer les détenues difficiles.

L’affaire lui avait presque coûté son emploi.

Elle avait continué.

Mais quinze ans auparavant, elle avait quitté le milieu pénitentiaire.

Pourquoi était-elle maintenant incarcérée ?

C’était la question que toute la cour se posait.

Roxane aussi.

Le soir même, la rumeur avait traversé trois étages.

Madeleine Moreau était là.

Dans la cellule 214.

Mais quelque chose ne collait pas.

Une femme comme elle…

en prison ?

Nadia l’attendit au réfectoire.

— Je peux m’asseoir ?

Madeleine sourit.

— Bien sûr.

Nadia s’installa devant elle.

— Vous vous souvenez de moi ?

— Nadia Bellanger.

Les yeux de Nadia s’emplirent de larmes.

— Après trente ans ?

— Vous aviez dix-neuf ans.

— Vingt.

Madeleine sourit.

— Alors ma mémoire n’est plus parfaite.

Nadia rit.

Puis son visage redevint sérieux.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Madeleine baissa les yeux vers son plateau.

— J’ai été condamnée.

— Pour quoi ?

Elle resta silencieuse.

Nadia attendit.