Finalement, Madeleine répondit :
— Faux et usage de faux.
— Vous ?
— Oui.
L’histoire remonta bientôt jusqu’à Roxane.
Et comme toutes les rumeurs de prison, elle fut déformée.
Certains affirmèrent que Madeleine avait détourné des millions.
D’autres qu’elle appartenait à un réseau.
La vérité était beaucoup moins spectaculaire.
Et beaucoup plus douloureuse.
Deux ans auparavant, le petit-fils de Madeleine, Lucas, vingt-deux ans, avait accumulé les dettes après être tombé sous l’emprise de paris clandestins.
Un soir, paniqué, il lui avait demandé de cosigner un document bancaire.
Madeleine avait refusé.
Puis elle avait découvert qu’il avait imité la signature de son grand-père décédé pour obtenir un prêt.
Lucas risquait une lourde condamnation parce que d’autres irrégularités s’ajoutaient au dossier.
Madeleine avait commis l’erreur de sa vie.
Elle avait menti.
Elle avait affirmé devant l’enquêteur avoir signé elle-même certains documents.
Elle pensait protéger son petit-fils.
Mais les expertises avaient montré qu’elle mentait.
Lucas avait fini par reconnaître les faits.
Il avait obtenu une peine avec sursis et une obligation de soins.
Madeleine, elle, avait été condamnée pour sa propre fausse déclaration et sa participation à la régularisation de plusieurs documents falsifiés.
Six mois.
— J’ai voulu protéger quelqu’un en faisant quelque chose que j’aurais interdit à n’importe quelle autre personne de faire, expliqua-t-elle à Nadia.
— Vous auriez pu faire appel.
— Je l’ai fait.
— Et ?
— J’ai perdu.
Nadia secoua la tête.
— Vous ne méritez pas d’être ici.
Madeleine leva les yeux.
– Attention.
— À quoi ?
— À ne pas croire qu’une personne que vous aimez doit être au-dessus des conséquences de ses actes.
Elle sourit tristement.
— C’est exactement cette erreur qui m’a amenée ici.
À quelques mètres, Roxane écoutait.
Et pour la première fois, elle ne voyait plus Madeleine comme une vieille femme mystérieusement puissante.
Elle voyait quelque chose qui la dérangeait davantage.
Une femme qui acceptait sa peine.
Sans chercher d’excuse.
Le lendemain, Roxane apprit autre chose.
Sa propre mère connaissait Madeleine.
PARTIE 3 — LE NOM QUE ROXANE AVAIT ENTENDU ENFANT
Roxane s’appelait en réalité Roxane Vidal.
Sa mère, Isabelle Vidal, avait été incarcérée à Saint-Vincent vingt-sept ans plus tôt.
Roxane n’avait alors que six ans.
Elle se souvenait mal de cette période.
Seulement d’une chose :
sa mère parlait parfois d’une infirmière.
Une femme qui lui avait obtenu une consultation psychiatrique lorsqu’elle avait cessé de manger.
Une femme qui l’avait aidée à écrire des lettres à sa fille.
Une femme qui, après sa libération, lui avait trouvé l’adresse d’une association.
Cette infirmière s’appelait…
Moreau.
Roxane resta assise sur son lit pendant presque une heure.
Le lendemain matin, elle trouva Madeleine dans la cour.
Chloé et Brigitte étaient avec elle.
— Il faut qu’on parle.
Madeleine leva les yeux.
— Je vous écoute.
Roxane semblait incapable de commencer.
Brigitte murmura :
– Tu vas.
Finalement, Roxane demanda :
— Vous avez connu Isabelle Vidal ?
Madeleine réfléchit.
Puis son expression changea.
— Isabelle…
Elle regarda Roxane plus attentivement.
— Vous êtes sa fille ?
Roxane ne répondit pas.
Madeleine comprit.
— Elle parlait souvent de vous.
Roxane serra les poings.
— Elle est morte il y a neuf ans.
— Je suis désolée.
— Elle gardait toutes vos lettres.
Madeleine resta silencieuse.
— Elle disait que sans vous…
La voix de Roxane se brisa.
Elle tourna le visage.
— Elle disait qu’elle ne serait jamais sortie vivante de sa première peine.
Chloé baissa les yeux.
Roxane inspira profondément.
— Et moi, hier…
Elle regarda les bleus sur le bras de Madeleine.
— Je vous ai jetée par terre.
Madeleine répondit simplement :
— Oui.
Pas de consolation.
Pas de « ce n’est rien ».
Oui.
Roxane avait besoin d’entendre ce mot.
— Pourquoi vous ne m’avez pas dit qui vous étiez ?
— Cela aurait changé ce que vous faisiez ?
Roxane resta silencieuse.
— Peut-être.
— Alors cela n’aurait rien prouvé.
La jeune femme fronça les sourcils.
Madeleine poursuit :
— Le problème n’est pas que vous ayez attaqué quelqu’un qui avait autrefois aidé votre mère.
Elle se rapprocha.
— Le problème est que vous pensiez avoir le droit de faire ça à une personne qui n’avait aucun moyen de se défendre.
Roxane baissa la tête.
Autour d’elles, plusieurs détenues observaient.
Madeleine ajouta :
— Si je n’avais été qu’une inconnue de soixante-dix-huit ans, ce que vous avez fait aurait été tout aussi grave.
Les mots frappèrent Roxane plus fort que n’importe quelle vengeance.
Les trois femmes reçurent des sanctions disciplinaires pour l’agression.
Madeleine ne demanda pas qu’elles soient épargnées.
Mais lorsqu’une responsable lui demanda si elle souhaitait être déplacée dans une unité protégée, elle refusa.
— Je resterai ici.
Les semaines passèrent.
Roxane cessa progressivement de racketter les nouvelles.
Au début, personne n’y crut.
Puis une jeune détenue arriva.
Vingt ans.
Terrifiée.
Chloé commença instinctivement :
— Alors, la nouvelle…
Roxane l’arrêta.
— Laisse-la.
Chloé la regarda.
Roxane répéta :
— Laisse-la tranquille.
Madeleine observe la scène à distance.
Elle ne sourit pas.
Pas encore.
Mais quelque chose avait commencé.
Six mois plus tard, Madeleine fut libérée.
Le matin de son départ, près de trente détenues se trouvaient dans la cour.
Personne n’avait organisé cela.
Elles étaient simplement venues.
Nadia prit Madeleine dans ses bras.
— Cette fois, essayez de ne plus revenir.
Madeleine rit.
— C’est mon intention.
Puis Roxane s’approcha.
Elle tenait une enveloppe.
— C’est quoi ?
— Une lettre.
— Pour moi ?
— Non.
Roxane regarda le sol.
— Pour ma fille.
Madeleine ne savait pas que Roxane avait une fille.
— Elle a douze ans.
— Et vous voulez que je…
— Non.
Roxane secoua la tête.
— Je veux juste que vous la postiez. J’ai écrit moi-même.
Madeleine prit l’enveloppe.
— D’accord.
Roxane hésita.
Puis murmura :
— Ma mère disait que vous saviez obliger les gens à regarder ce qu’ils essayaient d’éviter.
Madeleine sourit doucement.
— Votre mère exagérait beaucoup.
Roxane eut un petit rire.
Puis son visage redevint sérieux.