Jusqu’à cet instant.

Il resta assis à côté de l’homme.

Philippe le fixa.

Son visage devint dur.

— Très bien.

Lucas sentit son cœur accélérer.

Philippe prononça alors les mots qu’il redoutait.

— Tu es viré.

Personne ne parla.

Même la machine à café sembla soudain trop bruyante.

Lucas resta immobile.

Derrière la vitre, une dizaine de clients observaient.

Certains semblaient gênés.

D’autres curieux.

Une femme détourna le regard.

Un homme d’une quarantaine d’années secoua légèrement la tête, comme s’il trouvait toute la scène inutilement dramatique.

Lucas baissa les yeux.

Il avait imaginé perdre son travail un jour.

À cause d’un retard.

D’une erreur.

D’une dispute.

Pas pour avoir donné une bouteille d’eau à un homme tombé sous la pluie.

— D’accord, murmura-t-il.

Philippe sembla surpris.

— D’accord ?

Lucas hocha la tête.

— Si c’est ça, alors d’accord.

Philippe ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Lucas se retourna vers l’homme.

— Ça va mieux ?

L’inconnu le regardait d’une manière différente.

Ses mains tremblaient moins.

— Oui.

Lucas fronça les sourcils.

L’homme posa la bouteille sur sa cuisse.

— Comment tu t’appelles ?

— Lucas.

— Lucas quoi ?

— Moreau.

L’homme répéta doucement :

— Lucas Moreau.

Puis il regarda Philippe.

Quelque chose changea dans son visage.

La fatigue sembla reculer.

Ses épaules se redressèrent légèrement.

Son regard devint calme.

Très calme.

Il glissa une main à l’intérieur de son blouson de cuir trempé.

Philippe croisa les bras.

— Monsieur, si vous avez besoin d’un taxi, on peut—

L’homme sortit un smartphone noir.

Il consulta l’écran.

Appuya sur un contact.

La personne décrocha presque immédiatement.

L’homme dit :

— Amenez tout le monde ici.

Il raccrocha.

Lucas le regarda.

— Qui ?

L’homme ne répondit pas.

Il prit une nouvelle gorgée d’eau.

Puis esquissa un sourire.

Un sourire presque amusé.

Philippe soupira.

— Bon. Lucas, récupère tes affaires.

Lucas se leva lentement.

C’est alors que la lumière changea dans la rue.

Une première lueur blanche traversa les gouttes sur la vitrine.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Des phares puissants balayèrent les façades.

Tous les clients se tournèrent.

Trois SUV noirs apparurent au bout de la rue.

Ils avancèrent lentement sous la pluie.

Pas de klaxon.

Pas de sirène.

Simplement le ronronnement discret des moteurs.

Les véhicules s’arrêtèrent devant le café, parfaitement alignés.

Personne ne sortit.

Lucas fixa les voitures.

Philippe aussi.

Le gérant avait cessé de respirer normalement.

Parce qu’il connaissait ce type de véhicules.

Il avait déjà vu l’un d’eux.

Une seule fois.

Six mois plus tôt.

Lors de la visite du propriétaire du groupe qui détenait le Café des Tilleuls.

Philippe regarda l’homme au blouson de cuir.

Puis les voitures.

Puis de nouveau l’homme.

— Non…

L’inconnu tourna lentement la tête vers lui.

Lucas aperçut quelque chose de nouveau dans les yeux de Philippe.

De la peur.

L’homme se leva enfin avec précaution.

Sa respiration était désormais presque normale.

Il tendit la bouteille vide à Lucas.

— Garde-la.

Puis il ajouta :

— Elle vient peut-être de te coûter ton travail.

Lucas haussa les épaules.

— Vous en aviez besoin.

L’homme sourit.

— C’est exactement ce que je voulais savoir.

Lucas fronça les sourcils.

— Savoir quoi ?

L’homme regarda le café.

Puis Philippe.

— Ce que les gens font quand ils pensent que personne d’important ne les regarde.

La pluie continuait de tomber.

Et à cet instant, Lucas comprit que cette soirée venait seulement de commencer.


PARTIE 2 — LE NOM QUE PHILIPPE CONNAISSAIT

Pendant presque trente secondes, personne ne sortit des SUV.

Ce fut probablement ce qui rendit la scène encore plus inquiétante.

Les véhicules restaient immobiles.

Moteurs allumés.

Phares reflétés sur les pavés mouillés.

À travers la vitre, les clients murmuraient.

Lucas regardait l’homme à côté de lui.

— Vous êtes qui ?

L’inconnu passa une main sur sa barbe humide.

— Gérard Lefèvre.

Lucas attendit.

Le nom ne lui disait rien.

Philippe, lui, recula d’un pas.

Gérard le vit.

— Vous me connaissez, monsieur Dumas ?

Philippe pâlit davantage.

— J’ai… entendu parler de vous.

Gérard acquiesça.

— C’est déjà beaucoup.

La portière du premier SUV s’ouvrit enfin.

Une femme d’une quarantaine d’années sortit sous un grand parapluie noir.

Tailleur sombre.

Cheveux attachés.

Elle se dirigea rapidement vers Gérard.

Derrière elle, deux hommes sortirent du deuxième véhicule.

L’un portait un manteau gris.

L’autre une veste sombre sans cravate.

Le troisième SUV resta fermé.

La femme arriva sous l’auvent.

— Monsieur Lefèvre.

— Claire.

Elle regarda ses vêtements trempés.

— Vous allez bien ?

— Maintenant, oui.

Son regard se posa sur Lucas.

Puis sur Philippe.

Gérard demanda :

— Tout le monde est là ?

— Nicolas arrive dans cinq minutes. Mme Valette est dans la voiture. Maître Berger aussi.

Philippe ferma les yeux une seconde.

Lucas observa la scène.

— C’est qui, tout le monde ?

Gérard sourit.

— Des gens qui auraient dû venir ici il y a longtemps.

Ils entrèrent dans le café.

Personne ne leur demanda de commander.

Claire retira son manteau et posa un dossier sur le zinc.

Philippe se précipita derrière le comptoir.

— Monsieur Lefèvre, si j’avais su que vous veniez—

Gérard leva une main.

— C’est précisément le problème.

Philippe s’arrêta.

Gérard regarda autour de lui.

Les tables.

Les clients.

Les employés.

La machine à espresso.

Le sol encore humide près de l’entrée.

— Si vous aviez su, vous auriez fait quoi ?

Philippe hésita.

— Pardon ?

— Si vous aviez su que je venais.

— J’aurais préparé—

— Le café ?

— Oui.

— Les employés ?

Philippe ne répondit pas.

Gérard poursuivit :

— Vous auriez nettoyé davantage ?

— Peut-être.

— Demandé aux serveurs de sourire ?

Philippe serra la mâchoire.

— Ce n’est pas—

— Vous auriez demandé à Lucas de ne surtout pas sortir aider un homme tombé dehors ?

Le visage de Philippe se crispa.

Lucas regarda Gérard.

Il commençait à comprendre.

Gérard Lefèvre n’était pas seulement quelqu’un de riche.

Il avait une raison précise d’être là.