Claire ouvrit le dossier.
Elle parla d’une voix calme.
— Le Café des Tilleuls fait partie des quatorze établissements exploités par Maison Lefèvre Restauration.
Lucas regarda immédiatement Gérard.
— Maison Lefèvre ?
Cette fois, il connaissait.
Tout le monde à Paris connaissait au moins certains établissements du groupe.
Des brasseries historiques.
Des cafés de quartier.
Deux restaurants plus haut de gamme.
Une société créée trente ans auparavant.
Lucas regarda le blouson de cuir.
Les bottes.
La queue de cheval grise.
— C’est votre groupe ?
Gérard sourit.
— En partie.
Claire rectifia :
— Majoritairement.
Philippe tenta de reprendre le contrôle.
— Monsieur Lefèvre, je peux expliquer.
— J’espère.
— Lucas a abandonné son poste pendant le coup de feu.
Lucas se retourna.
Gérard resta calme.
— Trois minutes.
Philippe fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Trois minutes et douze secondes.
Gérard regarda sa montre.
— C’est le temps entre le moment où il est sorti et votre phrase « Tu es viré ».
Philippe rougit.
— Ce n’est pas le temps qui compte. C’est le principe.
Gérard pencha légèrement la tête.
— Quel principe ?
— Un employé ne peut pas quitter son poste sans autorisation.
— Pour aider quelqu’un qui vient de s’effondrer devant la porte ?
— Il devait me prévenir.
Lucas intervint :
— Je vous ai prévenu.
Philippe se tourna vers lui.
— Lucas—
Gérard leva une main.
Le gérant se tut.
— Laissez-le parler.
Lucas hésita.
Tous les clients écoutaient maintenant ouvertement.
— Je lui ai dit que vous étiez tombé, expliqua Lucas. Il m’a dit d’appeler les pompiers si c’était grave, mais de ne pas sortir.
Gérard regarda Philippe.
— Exact ?
Philippe passa une main sur son front.
— Nous avions vingt-sept tables occupées.
Gérard contempla la salle.
— Et ?
— Et j’avais besoin de mon équipe.
— Vous aviez trois serveurs, deux personnes en cuisine, un plongeur et Lucas.
Philippe le fixa.
— Vous avez vérifié ?
— Depuis vingt minutes.
Le silence devint lourd.
Claire prit la parole.
— Monsieur Lefèvre est ici dans le cadre de l’audit interne demandé le mois dernier.
Lucas vit Philippe perdre encore un peu de couleur.
— Quel audit ?
Claire consulta le dossier.
— Trente-sept plaintes internes en neuf mois.
Cette fois, plusieurs employés derrière le comptoir cessèrent complètement de travailler.
Philippe secoua la tête.
— Ce sont des exagérations.
— Peut-être, répondit Gérard. C’est ce que je suis venu vérifier.
Une jeune serveuse nommée Camille posa lentement un verre qu’elle essuyait.
Gérard la regarda.
— Vous travaillez ici depuis combien de temps ?
— Huit mois.
— Les plaintes sont exagérées ?
Camille regarda Philippe.
Puis le sol.
— Je…
— Vous ne risquez rien en répondant.
Philippe intervint.
— Gérard, vous ne pouvez pas—
Gérard tourna les yeux vers lui.
Philippe se corrigea immédiatement.
— Monsieur Lefèvre.
Gérard revint vers Camille.
— Je ne vous demande pas de condamner quelqu’un. Je vous demande seulement si les employés ici hésitent à parler.
Camille répondit très doucement :
— Oui.
Philippe ferma les yeux.
Un autre serveur, Mehdi, vingt-quatre ans, prit la parole.
— On a peur des plannings.
Gérard se tourna.
— Expliquez.
Mehdi inspira.
— Quand quelqu’un se plaint, ses horaires changent.
— Comment ?
— Moins de soirées.
— Donc moins de pourboires ?
— Oui.
Philippe tapa une main sur le comptoir.
— C’est faux.
Mehdi sursauta.
Gérard observa la réaction.
Puis regarda Philippe.
— Merci.
— Pour quoi ?
— Pour avoir répondu à ma place.
Claire nota quelque chose.
Lucas resta près de la porte.
Il ne ressentait pas de satisfaction.
Il aurait pu.
L’homme qui venait de le licencier se retrouvait maintenant confronté au propriétaire du groupe.
Mais Philippe avait l’air moins puissant.
Plus petit.
Fatigué.
Lucas ressentit surtout un étrange malaise.
Gérard s’assit à une table.
— Je veux entendre tout le monde.
Philippe eut un rire sec.
— Ici ? Maintenant ?
— Oui.
— Devant les clients ?
Gérard regarda la salle.
— Vous l’avez licencié devant eux.
Philippe ne trouva rien à répondre.
Pendant l’heure suivante, le Café des Tilleuls cessa presque d’être un café.
Les clients pouvaient partir.
Certains le firent.
D’autres restèrent.
Pas par voyeurisme uniquement.
Parce que quelque chose de rare se produisait.
Les personnes qu’ils voyaient tous les jours porter des plateaux parlaient enfin.
Camille expliqua qu’elle avait travaillé deux semaines avec une tendinite au poignet parce qu’elle craignait qu’un arrêt maladie lui fasse perdre ses meilleurs horaires.
Mehdi raconta qu’un collègue avait été renvoyé après avoir refusé de servir un client ivre qui insultait une serveuse.
Le plongeur, Stéphane, cinquante-sept ans, révéla qu’il terminait régulièrement trente minutes après son horaire sans les déclarer.
Lucas apprit certaines choses en même temps que Gérard.
Il savait que le café était dur.
Il ne savait pas jusqu’où.
Philippe écoutait, mâchoire serrée.
Puis il explosa.
— Vous croyez que c’est facile ?
Tout le monde se tut.
Philippe regarda Gérard.
— Vous arrivez ici avec vos voitures, vos cadres et votre audit. Vous écoutez les employés pendant une heure et vous pensez comprendre.
Gérard ne bougea pas.
Philippe continua :
— Vous savez combien on me demande de faire ?
Il pointa le dossier.
— Les marges.
Les coûts.
Le gaspillage.
Les avis Google.
Les heures supplémentaires.
Les ventes par table.
Le panier moyen.
La masse salariale.
Chaque lundi, on m’envoie des chiffres rouges avec mon nom dessus.
Claire baissa légèrement les yeux.
Philippe la remarqua.
— Vous le savez.
Elle ne répondit pas.
— Chaque fois qu’on dépasse les heures, on me demande pourquoi. Chaque fois qu’un employé reste quinze minutes de plus, pourquoi. Chaque fois que la salle tourne moins vite, pourquoi.
Gérard écoutait attentivement.
La colère de Philippe devint moins agressive.
Plus désespérée.
— Alors oui, j’ai commencé à pousser.
Il regarda ses employés.
— Trop.
Camille baissa les yeux.
Philippe continua :
— Mais ne faites pas comme si tout venait de moi.