Gérard resta silencieux longtemps.

Puis il se tourna vers Claire.

— Il a raison ?

Claire inspira.

— En partie.

— En quelle partie ?

— Les objectifs ont été renforcés il y a dix-huit mois.

— Par qui ?

Elle hésita.

— Direction des opérations.

— Nicolas ?

— Oui.

Gérard hocha la tête.

Le téléphone de Claire vibra.

Elle regarda l’écran.

— Il arrive.

Une minute plus tard, la porte s’ouvrit.

Nicolas Valette, directeur général des opérations du groupe, entra.

Costume sombre.

Manteau cher.

Expression nerveuse.

Il reconnut immédiatement Philippe.

Puis Lucas.

Puis Gérard.

— Gérard.

— Nicolas.

— On m’a dit qu’il y avait un problème.

Gérard regarda autour de lui.

— Apparemment, il y en a plusieurs.

Nicolas posa son manteau.

— On peut parler ailleurs ?

Gérard secoua la tête.

— Pourquoi ?

— Ce sont des sujets internes.

Gérard regarda Lucas.

Puis Camille.

Puis Mehdi.

— Justement.

Nicolas comprit qu’il venait d’entrer dans une pièce où l’autorité avait changé de camp.

Mais il ne savait pas encore à quel point.

Gérard ouvrit le dossier.

— Tu as demandé aux gérants de réduire les heures de personnel de huit pour cent ?

— Oui.

— Tu as lié une partie de leur prime aux coûts de main-d’œuvre ?

— Comme dans n’importe quel groupe.

— Et tu as prévu un indicateur pour le bien-être des équipes ?

Nicolas soupira.

— Gérard—

— Oui ou non ?

— Non.

— Pour les arrêts maladie ?

— Non.

— Pour les démissions ?

— Indirectement.

— Pour les plaintes internes ?

Nicolas ne répondit pas.

Gérard hocha lentement la tête.

— Voilà.

Lucas regardait la scène.

Le problème n’était plus Philippe.

Le problème était devenu plus grand.

Un système entier avait appris à regarder dans la mauvaise direction.

Et Gérard venait peut-être de le comprendre en tombant sous la pluie.


PARTIE 3 — POURQUOI GÉRARD ÉTAIT VRAIMENT VENU

À 22 h 18, il ne restait plus que six clients dans le café.

Personne ne les avait chassés.

La pluie continuait de frapper les vitres.

Les SUV étaient toujours stationnés dehors.

Gérard avait refusé de partir.

Il avait également refusé que Philippe soit licencié immédiatement.

Cette décision surprit tout le monde.

Philippe le premier.

— Vous ne me renvoyez pas ?

Gérard le regarda.

— Vous auriez préféré ?

Philippe ne répondit pas.

— Vous avez licencié Lucas en moins d’une minute.

Gérard croisa les mains.

— Je ne vais pas prendre la même décision de la même manière.

Claire acquiesça.

Nicolas resta debout près du zinc.

Son visage montrait clairement qu’il n’aimait pas la direction prise par la soirée.

Gérard continua :

— Philippe, vous êtes suspendu de vos fonctions de gérant jusqu’à la fin de l’enquête.

Philippe ferma les yeux.

— D’accord.

— Cela ne veut pas dire que vous êtes innocent.

— Je sais.

— Cela ne veut pas dire non plus que vous êtes seul responsable.

Nicolas releva la tête.

Gérard le regarda.

— L’audit sera étendu à l’ensemble des quatorze établissements.

Nicolas se redressa.

— Gérard, ça va créer une panique complète.

— Peut-être.

— Les équipes vont raconter tout et n’importe quoi.

Gérard leva un sourcil.

— C’est intéressant.

— Quoi ?

— Tu as plus peur de ce qu’elles vont dire que de ce qu’elles ont peut-être vécu.

Nicolas se tut.

Gérard se tourna vers Lucas.

— Et toi.

Lucas sursauta.

— Moi ?

— Tu es réintégré.

Lucas regarda Philippe.

Puis Gérard.

— Comme ça ?

— Comme ça.

Lucas secoua légèrement la tête.

— Je ne sais pas si j’ai envie de revenir.

Cette réponse surprit tout le monde.

Gérard, lui, sourit.

— Bien.

— Bien ?

— Si tu avais accepté immédiatement uniquement parce que je suis propriétaire, j’aurais eu peur que cette soirée ne t’ait rien appris.

Lucas s’assit face à lui.

— Je ne veux pas travailler dans un endroit où aider quelqu’un peut me faire virer.

— Moi non plus.

Lucas fronça les sourcils.

Gérard regarda autour de lui.

— C’est pour ça que je suis venu.

Puis il raconta une histoire que presque personne dans le groupe ne connaissait.

Trente-quatre ans plus tôt, Gérard Lefèvre n’avait pas de restaurants.

Il avait vingt-quatre ans.

Une vieille moto.

Un studio à Saint-Ouen.

Et un travail de serveur de nuit dans une brasserie près de République.

Il travaillait jusqu’à deux heures du matin.

Dormait cinq heures.

Puis livrait des colis le matin.

Il économisait pour ouvrir un jour son propre café.

Son père considérait cette idée comme ridicule.

Sa mère lui donnait cinquante francs chaque mois en secret.

Un soir de février, Gérard travaillait seul sur une petite terrasse couverte.

Un homme âgé s’était assis dehors.

Il ne commandait rien.

Le patron lui avait demandé de partir.

L’homme avait répondu qu’il attendait simplement que la pluie s’arrête.

Le patron avait ordonné à Gérard de le chasser.

Gérard avait refusé.

L’homme était resté.

Le patron avait insisté.

Gérard avait apporté un café à l’homme.

Gratuitement.

Il avait été licencié le soir même.

Lucas sourit.

— Sérieusement ?

— Sérieusement.

— Pour un café ?

— Pour cinquante centimes de café.

— Et après ?

Gérard regarda la rue.

— Après, j’ai passé deux semaines sans boulot.

Il sourit.

— J’ai également appris qu’être moral est beaucoup plus facile quand on n’a pas de loyer à payer.

Lucas acquiesça lentement.

Gérard poursuivit.

Deux semaines plus tard, l’homme qu’il avait aidé le retrouva.

Il s’appelait Henri Masson.

Il possédait une petite boulangerie familiale et deux locaux commerciaux.

Henri ne donna pas d’argent à Gérard.

Il fit quelque chose de plus utile.

Il lui loua à très bas prix un petit local qui était vide depuis trois ans.

Gérard ouvrit un café avec six tables.

Il l’appela Le Matin Gris.

Ce café existe encore.

Il devint le premier établissement de Maison Lefèvre.

— Henri n’était pas riche, expliqua Gérard. Pas au sens où on l’imagine.

Il était juste assez stable pour tendre la main à quelqu’un.