Je fermai les yeux.

Et pour la première fois depuis qu’ils m’avaient mise dans cette fosse, je souris.

Arthur courut vers moi.

« Où est ton téléphone ? »

Je ne répondis pas.

Son visage changea.

La certitude disparut.

« Élodie. Où est ton téléphone ? »

Au loin, très loin encore, une sirène commença à monter dans la vallée.

Et c’est à cet instant précis que mon mari comprit quelque chose qu’il avait oublié depuis trop longtemps.

Je n’étais pas silencieuse parce que j’avais cédé.

J’étais silencieuse parce que quelqu’un écoutait enfin.

PARTIE 2 — « ON FAISAIT JUSTE UNE MISE EN SCÈNE »

Arthur se mit à creuser avec ses mains.

Pas pour me libérer.

Pour trouver le téléphone.

Il écarta brutalement la terre près de mon épaule.

Je gémis.

La pression sur mon bras changea et une douleur électrique remonta jusqu’à mon cou.

« Arrête ! »

Ce fut mon premier cri depuis des heures.

Hélène descendit de la terrasse.

« Arthur, calme-toi. »

« Elle a appelé les flics ! »

Clara avait déjà récupéré sa chaise.

Pas pour la remettre droite.

Pour la pousser derrière les arbustes, comme si une chaise déplacée pouvait soudainement devenir la preuve principale d’un crime.

La sirène se rapprochait.

Puis une deuxième.

Arthur trouva enfin le téléphone.

Il le tira hors de la terre.

L’écran était fissuré.

L’appel toujours actif.

Une voix sortait du haut-parleur.

« Monsieur, posez le téléphone et éloignez-vous de la personne. »

Arthur devint blanc.

« Ce n’est pas ce que vous pensez. »

Je crois que cette phrase est instinctive chez certains hommes.

Même lorsqu’une femme enceinte est enterrée jusqu’aux épaules devant eux.

Ce n’est pas ce que vous pensez.

Arthur porta le téléphone près de sa bouche.

« On réglait un problème familial. Elle n’est pas blessée. »

Je fermai les yeux.

Une voiture freina violemment devant la maison.

Portières.

Voix.

Puis quelqu’un cria depuis le côté du jardin :

« Gendarmerie ! Personne ne bouge ! »

Hélène leva les bras.

« Quelle absurdité ! »

Deux gendarmes apparurent.

Le premier s’arrêta lorsqu’il me vit.

Je n’oublierai jamais son visage.

Il avait dû assister à beaucoup de choses.

Pourtant, pendant une demi-seconde, il ne cacha pas son horreur.

Puis son entraînement prit le relais.

« Madame, ne bougez pas. Les pompiers arrivent. »

Je ris presque.

« J’avais pas prévu. »

Il se rapprocha.

« Vous respirez correctement ? »

« Pas vraiment. »

« Depuis combien de temps êtes-vous comme ça ? »

Je regardai le ciel.

« Je sais pas. Depuis avant le lever du soleil. »

Arthur intervint.

« C’est faux. »

Le gendarme se tourna.

« Monsieur, reculez. »

« Elle exagère tout. Elle est enceinte, elle— »

« Reculez. Maintenant. »

Une deuxième équipe entra.

Arthur fut éloigné.

Clara se mit à pleurer.

« Je voulais pas participer ! »

Hélène s’emporta :

« Participer à quoi ? Elle était parfaitement d’accord au début ! »

Je tournai enfin les yeux vers elle.

« Quoi ? »

Elle comprit son erreur.

Trop tard.

Les pompiers arrivèrent.

Ils ne m’arrachèrent pas simplement de la terre.

Ils évaluèrent d’abord comment j’étais coincée, ma respiration, ma circulation, mon état de conscience et ma grossesse.

L’un d’eux s’accroupit.

« Élodie, je m’appelle Thomas. Je vais rester devant vous. Les autres vont dégager la terre progressivement. Si vous avez plus de mal à respirer, vous me le dites. »

Je hochai légèrement.

« Mon bébé ne bouge plus. »

Sa voix ne changea pas.

« D’accord. On va s’occuper de vous deux. »

Mais ses yeux devinrent plus sérieux.

Ce fut la première fois que je pleurai.

Pas pour moi.

Pour elle.

Ma fille.

Nous savions déjà que c’était une fille.

J’avais passé deux semaines à hésiter entre Ana et Juliette.

Arthur préférait Juliette.

À cet instant, je ne voulais qu’une chose.

Un mouvement.

Un seul.

« S’il vous plaît… »

Thomas posa une main sur mon front.

« Continuez à respirer. »

Ils travaillèrent longtemps.

Ou peut-être quinze minutes.

Je n’ai jamais su.

Lorsque mon bras droit fut enfin libre, la douleur fut si intense que j’eus la nausée.

Puis mon thorax.

Puis mon ventre.

Enfin mes jambes.

On me plaça sur une civière sans me laisser me lever.

Arthur criait derrière.

« Je veux aller avec ma femme ! »

Je tournai la tête.

« Non. »

Un gendarme se pencha.

« Vous ne voulez pas qu’il vous accompagne ? »

« Non. »

Ce petit mot fut plus difficile que je ne l’aurais imaginé.

Pas à cause d’Arthur.

À cause de toutes les années où mon corps avait appris qu’un non devait immédiatement être justifié.

Le gendarme hocha la tête.

« Très bien. »

Et ce fut tout.

Pas :

pourquoi ?

Pas :

vous êtes sûre ?

Pas :

c’est votre mari.

Simplement :

Très bien.

Dans l’ambulance, on posa les capteurs.

Je regardais le plafond.

Puis l’un des secouristes trouva le rythme cardiaque.

Rapide.

Présent.

Ma fille était vivante.

Je sanglotai.

« Elle est là ? »

« Oui. »

Je fermai les yeux.

Pour la première fois de la journée, j’abandonnai le contrôle.

PARTIE 3 — L’HÔPITAL

Je passai trente-six heures sous surveillance rapprochée.

Déshydratation.

Contusions multiples.

Compression prolongée des membres.

Contractions irrégulières.

Une petite blessure près de l’épaule.

Rien, selon les médecins, qui permette de prédire immédiatement les conséquences de ce que mon corps venait de subir.

Ils furent particulièrement prudents pour le bébé.

Monitoring.

Échographies.

Examens répétés.

À aucun moment quelqu’un ne me promit :

Tout va parfaitement bien.

Ils disaient :

« Pour l’instant, les signes sont rassurants. »

Je finis par aimer cette phrase.

Pour l’instant.

Pas de promesse magique.

Pas de certitude inventée.

Simplement la vérité disponible.

Une obstétricienne nommée docteure Salomé Berger vint s’asseoir près de moi le soir.

« Les mouvements fœtaux sont revenus ? »

Je posai une main sur mon ventre.

Comme si ma fille m’avait entendue, elle bougea.