Un petit déplacement.
Presque rien.
Je me mis à pleurer.
Salomé attendit.
Puis demanda :
« Vous sentez-vous en sécurité si vous quittez l’hôpital ? »
Je regardai la fenêtre.
« Pas chez moi. »
« Avez-vous quelqu’un ? »
Ma sœur, Lucie, vivait à Lyon.
Nous nous parlions peu depuis mon mariage.
Arthur trouvait qu’elle se mêlait trop de nos affaires.
Je me rendis compte que cette phrase aussi méritait maintenant d’être réexaminée.
« Oui. Ma sœur. »
Une assistante sociale entra dans le dispositif.
Pas pour décider de ma vie.
Pour m’expliquer les options.
Hébergement sécurisé si nécessaire.
Ordonnance de protection.
Contacts avec les services spécialisés.
Conservation des preuves.
Je n’étais plus architecte.
Plus épouse.
Plus belle-fille.
J’étais une femme allongée dans une chambre d’hôpital en train de découvrir qu’il existe tout un vocabulaire pour des choses que j’avais longtemps appelées :
mariage difficile.
Contrôle coercitif.
Violence psychologique.
Violence économique.
Isolement.
Menaces.
Séquestration.
Je connaissais certains mots.
Je n’avais jamais imaginé les voir dans mon propre dossier.
Le lendemain, une enquêtrice entra.
Capitaine Nadia Lefèvre.
Elle posa un enregistreur sur la table.
« Nous pouvons remettre l’audition à plus tard si vous êtes trop fatiguée. »
« Non. »
« Vous êtes sûre ? »
« Oui. »
Puis j’ajoutai :
« J’ai aussi des enregistrements sur mon téléphone. »
Elle hocha.
« L’appareil a été placé sous scellé avec votre accord. Les techniciens feront une copie. »
« Arthur va dire que j’ai monté la scène. »
Nadia ne réagit pas.
« Peut-être. »
J’étais presque vexée.
Elle poursuivit :
« Ce n’est pas mon travail de croire automatiquement l’un ou l’autre. Mon travail est d’établir ce qui peut être établi. »
Je respirai.
« D’accord. »
Alors je racontai.
Le dossier de garantie.
La dispute.
La fosse.
La terre.
Les phrases.
La chaise de Clara.
Hélène.
Les menaces des derniers mois.
Puis Nadia demanda :
« Pourquoi aviez-vous commencé à enregistrer avant d’être dans le jardin ? »
Je regardai mes mains.
« Parce qu’Arthur me disait que je perdais la mémoire. »
« Depuis quand ? »
« Presque un an. »
« Donnez-moi des exemples. »
Je commençai.
Arthur déplaçait parfois des objets puis affirmait que je l’avais fait.
Il me disait avoir prévenu d’un dîner alors que je n’avais aucun message.
Il niait des insultes prononcées quelques heures auparavant.
Lorsqu’Hélène m’appelait en exigeant quelque chose et que je rapportais ensuite ses propos, Arthur disait :
« Elle n’a jamais parlé comme ça. »
Puis, lorsque j’étais enceinte, le mot avait changé.
Je n’étais plus distraite.
J’étais hormonale.
Puis fragile.
Puis confuse.
Et finalement :
instable.
Nadia écrivit.
« Quelqu’un d’autre vous l’a déjà dit ? Professionnel de santé ? Collègue ? Famille ? »
« Non. »
« Votre médecin ? »
« Non. »
Elle hocha.
« Très bien. »
Je compris alors pourquoi sa neutralité me faisait du bien.
Arthur et sa famille avaient passé des mois à transformer des interprétations en faits.
Nadia faisait l’inverse.
Elle séparait tout.
Ce qui était dit.
Ce qui était enregistré.
Ce qui était visible.
Ce qui restait à vérifier.
C’est ce qui allait les détruire.
Pas ma colère.
La précision.
PARTIE 4 — LE TÉLÉPHONE
Les enregistrements duraient au total trois heures et quarante-sept minutes.
Pas toute la journée.
La batterie n’aurait probablement pas tenu.
J’avais déclenché et arrêté l’enregistrement par moments.
Certaines séquences étaient inutilisables.
Vent.
Frottements.
Respiration.
D’autres étaient d’une netteté terrible.
Arthur :
« Une épouse normale n’oblige pas son mari à faire ce genre de choses. »
Moi :
« Sors-moi de là. »
Arthur :
« Signe et on en parle. »
Plus tard, Hélène :
« Ne la sors pas avant qu’elle promette. Sinon, elle recommencera. »
Clara :
« Et si elle fait un malaise ? »
Arthur :
« Elle dramatise toujours. »
Puis Hélène, avec un rire bref :
« Le bébé doit sentir que sa mère fait encore sa têtue. »
Cette phrase me donna la nausée lorsque Nadia me la fit écouter.
Il y avait aussi un passage auquel je n’avais pas prêté attention sur le moment.
Hélène demandait :
« Et après, on fait quoi du dossier médical ? »
Arthur répondait :
« Courbet dira qu’elle a fait une crise. »
Silence.
Puis Clara :
« Il est au courant ? »
Arthur :
« Il sait déjà qu’elle devient instable. »
Je stoppai la lecture.
« Qui est Courbet ? »
Nadia consulta ses notes.
« Vous ne connaissez pas ? »
« Non. »
Le nom revint dans plusieurs enregistrements.
Courbet.
Un médecin.
Pas le mien.
Le lendemain, Nadia obtint les premières informations.
Docteur Alexandre Courbet.
Psychiatre privé.
Consultant occasionnel pour plusieurs entreprises, dont Delmas Horizon dans le cadre d’évaluations liées au stress professionnel.
Il n’avait jamais rencontré Élodie Delmas.
Moi.
Pourtant, dans les dossiers saisis chez Arthur, les enquêteurs trouvèrent une note.
Éléments à transmettre au Dr Courbet — Élodie
Irritabilité.
Méfiance.
Comportements oppositionnels.
Fixation sur l’argent.
Difficulté à réguler les émotions.
Paranoïa vis-à-vis de la famille.
Je relus le mot.
Oppositionnels.
Je refusais de donner mon immeuble.
Donc j’étais oppositionnelle.
Plus bas :
Grossesse susceptible d’accentuer les symptômes.
Le document n’était pas signé par Courbet.
C’était une préparation.
Un récit en construction.
Ils ne s’étaient pas contentés de vouloir me faire peur.
Ils préparaient la version suivante.
Élodie avait une crise.
Élodie était confuse.
Élodie s’était mise elle-même en danger.
Et si quelque chose arrivait au bébé ?
Arthur avait déjà un mot.
Instable.
PARTIE 5 — COMMENT J’AVAIS ÉPOUSÉ ARTHUR
J’ai rencontré Arthur Delmas à trente ans.
Il était drôle.
Je sais que cela choque toujours les gens lorsque vous racontez ensuite ce qu’un homme a fait.
Ils veulent repérer le monstre dès la première scène.
Mais les monstres reconnaissables à vingt mètres se marient moins facilement.
Arthur était chaleureux.
Attentionné.
Il se souvenait des détails.
Le premier soir, il avait retenu que je détestais la coriandre.