
— Lâche mon bras. Pas devant mes clients.
Elena resta immobile devant les grandes portes vitrées du palace.
Pendant quelques secondes, elle crut avoir mal entendu.
Son mari, Adrien, venait de retirer brutalement son bras du sien comme si le simple fait d’être vu à ses côtés pouvait lui coûter quelque chose.
Autour d’eux, les invités entraient dans la salle de réception sous les immenses lustres en cristal. Les hommes portaient des smokings impeccables. Les femmes avançaient dans de longues robes de soirée, un verre de champagne à la main.
Elena regarda Adrien.
— Je suis ta femme.
Il jeta rapidement un coup d’œil derrière elle pour vérifier que personne ne les observait.
Puis il se pencha légèrement.
— Justement. Ici, tu me fais honte.
La phrase fut prononcée à voix basse.
Mais elle frappa Elena plus violemment qu’un cri.
Elle baissa les yeux vers sa robe bordeaux.
Elle l’avait choisie avec soin.
Élégante. Simple. Sans extravagance.
Depuis quelque temps, Elena avait pris quelques kilos. Adrien ne ratait jamais une occasion de le lui rappeler.
Au début, c’étaient des plaisanteries.
Puis des remarques devant leurs amis.
Ensuite des silences méprisants lorsqu’elle essayait une nouvelle robe.
Ce soir-là, il venait de franchir une limite.
— Tu voulais pourtant que je vienne, murmura-t-elle.
— Je pensais que tu ferais un effort.
Elena releva les yeux.
— Quel genre d’effort ?
Adrien soupira.
— Oublie.
Et il entra dans la salle sans lui tendre la main.
Elena le suivit.
Pas parce qu’elle avait peur d’être seule.
Pas parce qu’elle dépendait de lui.
Mais parce qu’elle voulait comprendre jusqu’où il était prêt à aller.
Adrien ignorait beaucoup de choses sur sa femme.
Et ce soir-là, il était sur le point de les découvrir.
Ils arrivèrent près d’une grande table ronde décorée de roses blanches.
Plusieurs cadres supérieurs y étaient déjà installés.
Adrien s’approcha aussitôt d’eux.
— Bonsoir, messieurs.
Sa voix avait changé.
Il souriait.
Il riait.
Il distribuait des poignées de main.
Elena observa cette transformation avec une étrange tristesse.
Avec elle, il était froid.
Avec les personnes qu’il jugeait puissantes, il devenait charmant.
Elle aperçut une chaise vide.
Elle posa doucement la main sur le dossier.
Adrien se retourna.
Son sourire disparut.
— N’essaie même pas.
Elena fronça les sourcils.
– Pardon ?
Il s’approcha d’elle.
— Cette table est réservée aux gens importants.
Pendant une seconde, Elena ne répondit rien.
Puis elle demanda simplement :
— Et moi, je suis quoi ?
Adrien regarda autour de lui.
— Pas maintenant.
— Non. Réponds-moi.
Il serra la mâchoire.
— Elena, ne fais pas de scène.
Elle retira lentement sa main de la chaise.
— C’est toi qui es en train d’en faire une.
À quelques mètres, deux invités s’étaient retournés.
Adrien rougit.
— Va prendre un verre. Trouve une autre table. Fais ce que tu veux, mais laisse-moi travailler.
Elena resta face à lui.
Elle aurait pu parler.
Elle aurait pu lui dire la vérité immédiatement.
Elle aurait pu lui expliquer exactement qui avait payé les fleurs, les chandeliers, la location du palace, le dîner, le personnel et même la bouteille de champagne qu’il tenait à la main.
Mais elle ne le fit pas.
Pas encore.
Une voix grave retentit derrière Adrien.
— Bonsoir.
Le visage d’Adrien changea instantanément.
Ses épaules se redressèrent.
Ajustez-le à votre convenance.
Puis un large sourire apparut.
— Monsieur Montenegro !
Un homme aux cheveux argentés avançait vers eux.
Gabriel Montenegro.
Président du conseil d’administration du groupe Valmont.
Un homme qu’Adrien tentait de rencontrer depuis presque deux ans.
Adrien lui tendit immédiatement la main.
— Quel honneur ! Je voulais justement vous parler de notre dossier de développement…
Montenegro regarda sa main.
Puis leva les yeux.
Mais au lieu de répondre, il fixa quelqu’un derrière lui.
Elena.
Son visage s’éclaira.
Il contourna Adrien.
— Madame Elena.
Adrien resta la main suspendue dans le vide.
Montenegro tira lui-même la chaise qu’Adrien venait d’interdire à sa femme.
— Asseyez-vous avec moi.
Le sourire d’Adrien disparut.
Il regarda Elena.
Puis Montenegro.
Puis encore Elena.
— Vous… vous la connaissez ?
Montenegro se tourna lentement vers lui.
— Bien sûr.
Il posa une main sur le dossier de la chaise.
Puis ajouta :
— C’est elle qui a financé cette soirée.
Le visage d’Adrien se figea.
Montenegro continua, parfaitement calme :
— Et demain matin, elle devient notre nouvelle présidente.
Le verre de champagne trembla légèrement dans la main d’Adrien.
Elena s’assit.
Et pour la première fois de la soirée…
son mari n’eut plus rien à dire.
—
## PARTIE 2 — LE SECRET QU’ADRIEN N’AVAIT JAMAIS CHERCHÉ À CONNAÎTRE
— Nouvelle… présidente ?
Adrien prononça ces mots comme s’ils appartenaient à une langue étrangère.
Montenegro le regarda avec étonnement.
— Votre épouse ne vous l’a pas dit ?
Adrien se tourna vers Elena.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Elena posa calmement sa serviette sur ses genoux.
— Exactement ce qu’il vient de dire.
— Mais… présidente de quoi ?
Un silence gênant s’installa autour de la table.
Montenegro comprit alors quelque chose.
Adrien ignorait réellement tout.
Elena prit une inspiration.
— Du groupe Valmont.
Adrien eut un rire nerveux.
— Arrête.
Personne ne rit avec lui.
Son sourire disparut.
— Elena travaille depuis des années avec le groupe, expliqua Montenegro. D’abord comme investisseuse indépendante. Ensuite comme membre du comité stratégique.
Adrien secoua la tête.
— C’est impossible.
Elena leva les yeux vers lui.
— Pourquoi ?
Cette simple question le déstabilisa.
— Parce que…
Il s’arrêta.
Parce que quoi ?
Parce qu’il n’avait jamais imaginé Elena capable d’occuper une telle fonction ?
Parce qu’il n’avait jamais demandé ce qu’elle faisait réellement pendant ses déplacements professionnels ?
Parce qu’il avait toujours considéré ses activités comme un simple passe-temps ?
La vérité était plus embarrassante encore.
Pendant cinq ans, Elena avait travaillé à reconstruire l’entreprise héritée de son père.
Une petite société familiale qui, après sa mort, avait presque fait faillite.
Adrien le savait.