Elle posa sa main sur la poignée.

La porte s’ouvrit de l’autre côté.

Claire recula légèrement.

Un homme se tenait dans le couloir.

Une cinquantaine d’années.

Costume bleu nuit.

Cheveux poivre et sel.

Une mallette en cuir dans une main.

Claire le reconnut vaguement.

Maître Bernard Delmas.

Elle l’avait vu autrefois avec son père.

Peut-être deux ou trois fois.

Toujours lors de conversations que son père interrompait lorsqu’elle entrait.

Maître Bernard regarda Claire.

Puis sa joue rougie.

Son expression changea très légèrement.

— Mademoiselle Morel ?

Claire acquiesça.

— Oui.

Il regarda derrière elle.

Victoire était maintenant parfaitement immobile.

Pour la première fois de la soirée, son visage semblait avoir perdu une partie de sa certitude.

Maître Bernard ouvrit sa mallette.

Il en sortit un dossier de cuir rouge sombre.

Un vieux dossier.

Épais.

Usé sur les bords.

Il le tendit à Claire.

— Votre père m’a demandé de vous remettre ceci.

Claire ne bougea pas.

— Mon père ?

— Oui.

— Il est mort il y a trois ans.

— Je sais.

Victoire intervint immédiatement.

— Bernard, ce n’est ni l’heure ni le lieu.

L’avocat ne la regarda même pas.

— Au contraire, madame Morel. Je crois que c’est précisément le lieu.

Claire sentit son cœur accélérer.

Elle prit le dossier.

Il était plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé.

— Pourquoi maintenant ?

Maître Bernard répondit calmement :

— Parce que votre père m’avait donné une instruction très précise.

Claire attendit.

— Je devais vous remettre ces documents lorsque la famille tenterait officiellement de disposer du domaine sans votre consentement.

Le silence devint absolu.

Claire regarda les papiers étalés sur la table.

Depuis deux heures, les Morel discutaient justement de la vente d’une partie des terres à un groupe hôtelier.

Victoire avait présenté le projet comme une décision déjà prise.

Claire releva les yeux.

— Sans mon consentement ?

Maître Bernard ouvrit le dossier.

Il en sortit un premier document.

Une signature.

Un sceau notarial.

Puis un second.

Puis un troisième.

— Ces actes ont été établis il y a plus de vingt ans.

Victoire fit un pas.

— Cela suffit.

Maître Bernard leva les yeux vers elle.

— Non.

Ce simple mot suffit à l’arrêter.

Il se tourna vers Claire.

— Votre père, Antoine Morel, n’a jamais renoncé à ses droits sur ce domaine.

Claire fronça les sourcils.

— Mais ma tante dit que—

— Votre tante a dit beaucoup de choses.

Victoire pâlit.

Maître Bernard poursuivit.

— Après le décès de votre grand-père, la nue-propriété de la majeure partie du domaine a été attribuée à votre père.

Claire fixa l’avocat.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

Il prit le temps de répondre.

— Cela signifie qu’après certaines dispositions successorales, votre père était destiné à devenir propriétaire principal de Valmont.

Claire secoua légèrement la tête.

— Non. Ce n’est pas possible.

– Oui.

— Alors pourquoi n’a-t-il jamais vécu ici ?

Maître Bernard regarda Victoire.

— Parce qu’il a accepté de laisser certains membres de la famille utiliser le domaine.

Claire suivit son regard.

Victoire ne disait plus rien.

— Et lorsqu’il est mort ? demanda Claire.

L’avocat posa son doigt sur une ligne du document.

— Sa part vous a été transmise.

Claire cessa de respirer.

Autour de la table, plusieurs personnes se redressèrent.

— Est-ce que je pars ?

Maître Bernard la regarda directement.

— Mademoiselle Morel, cette propriété vous appartient depuis des années.

Claire regarda le château autour d’elle.

Puis Victoire.

Puis les papiers.

Son esprit refusait encore de comprendre.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis le décès de votre père.

— Trois ans ?

— Oui.

Claire sentit sa gorge se serrer.

— Et eux ?

Elle regarda toute la famille.

— Ils le savaient ?

Bernard ne répondit pas immédiatement.

Ce fut suffisant.

Claire regarda Victoire.

— Tu savais ?

Victoire resta silencieuse.

Claire fit un pas vers elle.

— Tu savais ?

— La situation est beaucoup plus complexe que—

Claire frappa la paume de sa main contre la table.

Pas fort.

Mais suffisamment pour interrompre Victoire.

— Tu savais ?

Victoire la fixa.

Et finalement, elle répondit.

— Oui.

Le mot détruisit quelque chose en Claire.

Maître Bernard sortit alors une seconde pile de documents de sa mallette.

Plus épaisse.

Il marcha jusqu’à la table.

Puis il la posa devant Victoire.

Le bruit sourd des dossiers contre le bois résonna dans toute la salle.

— Et ce n’est malheureusement que le début, dit-il.

Claire tourna lentement les yeux vers lui.

— Le début de quoi ?

Maître Bernard regarda les membres de la famille.

— Des comptes.

Pour la première fois, certains d’entre eux eurent peur.

Claire essuya d’un geste lent la larme qui venait finalement de rouler sur sa joue.

Elle revint vers la table.

Bernard lui tendit un stylo.

— Ceci confirme simplement que vous avez reçu les documents et que vous demandez la suspension immédiate de toute opération concernant le domaine.

Claire prit le stylo.

Victoire ouvrit la bouche.

— Claire, réfléchis.

Claire releva les yeux.

Elle regarda chaque personne autour de la table.

Tous avaient vécu ici.

Tous avaient profité de cette maison.

Tous lui avaient répété qu’elle n’avait aucun droit.

Et aucun n’avait jamais dit la vérité.

Claire signe.

Puis elle posa le stylo.

Sa voix fut basse.

— Vous le voliez tous depuis le début ?

Personne ne répondit.

Et Claire comprit que le pire n’était pas encore révélé.


PARTIE 2 — CE QUE SON PÈRE AVAIT CACHÉ

Maître Bernard demanda à tout le monde de rester assis.

Victoire refusa.

— Je n’ai aucune obligation d’assister à ce spectacle.

L’avocat referma tranquillement sa mallette.

— Vous avez raison.

Il marqua une pause.

— En revanche, il serait sans doute prudent que vous entendiez les chiffres avant de décider de partir.

Victoire se figea.

Claire remarqua sa tante.

Pendant toute son enfance, elle avait eu peur d’elle.

Victoire était la sœur aînée de son père.

Elle avait toujours parlé comme si chaque phrase était une décision.