Une soirée de printemps, presque exactement six mois après la gifle, Claire organisa un dîner à Valmont.

Pas un dîner mondain.

Pas un événement pour les investisseurs.

Un dîner pour les employés du domaine.

Les jardiniers.

Les femmes de ménage.

Le cuisinier.

Les personnes chargées des vignes.

L’administratrice.

Maître Bernard.

Et quelques membres de la famille qui avaient accepté la nouvelle réalité.

La grande table était toujours la même.

Mais les places avaient changé.

Il n’y avait plus de siège réservé au bout de la table.

Claire refusa de s’y asseoir.

— Pourquoi ? demanda Bernard.

Claire sourit.

— Je n’aime pas ce que cette chaise fait aux gens.

Bernard rit.

Au milieu du repas, Claire se leva.

Elle tenait un verre.

Tout le monde se tut.

— J’ai quelque chose à vous annoncer.

Elle regarda autour d’elle.

— J’ai longtemps réfléchi à ce que je voulais faire de Valmont.

Bernard la regardait avec curiosité.

Même lui ne connaissait pas toute sa décision.

Claire poursuivit.

— J’aurais pu vendre.

Quelques personnes se tendirent.

— Financièrement, ce serait probablement la solution la plus simple.

Elle regarda les grandes fenêtres.

— Mais mon père a passé une partie de sa vie à protéger cette maison sans vouloir vivre sous son pouvoir.

Claire sourit doucement.

— Je crois avoir enfin compris pourquoi.

Elle posa son verre.

— Valmont va rester dans la famille.

Élodie porta une main à sa bouche.

Claire leva un doigt.

— Mais pas comme avant.

Elle expliqua son projet.

Une partie du château resterait résidentielle.

Une autre serait ouverte pour des séminaires, mariages et événements, mais avec une gestion professionnelle.

Une portion des bénéfices financerait l’entretien.

Une autre irait dans une fondation créée au nom d’Antoine Morel.

La fondation soutiendrait de jeunes étudiants en architecture issus de familles modestes.

Bernard baissa les yeux.

Il connaissait suffisamment Antoine pour comprendre ce que cela signifiait.

Claire poursuivit.

— Mon père pensait que les bâtiments devaient servir les gens, pas l’inverse.

Elle sourit.

— Alors autant que celui-ci serve enfin à quelque chose de bien.

Les employés applaudirent.

Claire ne s’attendait pas à l’émotion qui la traversa.

Après le dîner, elle sortit seule dans le parc.

Le soir était frais.

Elle marcha jusqu’à un petit banc près du vieux cèdre.

Son père l’y avait emmenée lorsqu’elle était enfant.

Elle s’assit.

Pendant plusieurs minutes, elle ne fit rien.

Puis elle sortit la lettre d’Antoine.

Le papier commençait déjà à s’user à force d’être lu.

Elle murmura :

— J’espère que je n’ai pas tout raté.

— Il aurait probablement critiqué deux ou trois détails.

Claire se retourna.

Maître Bernard approchait.

Elle sourit.

— Seulement deux ou trois ?

— Antoine était architecte. Ils critiquent tout.

Claire rit.

Bernard s’assit à côté d’elle.

Pendant un moment, ils regardèrent la façade éclairée du château.

Puis Claire demanda :

— Est-ce qu’il regrettait d’être parti ?

Bernard réfléchit.

— Parfois.

— Valmont lui manquait ?

— Certaines choses.

— Lesquelles ?

Bernard sourit.

— Les arbres.

Claire regarda le grand cèdre.

— Pas les gens ?

— Certains.

Elle rit doucement.

Puis son sourire disparut.

— Pourquoi est-ce qu’il ne m’a jamais parlé de tout ça ?

Bernard reste silencieux.

— Je sais ce qu’il a écrit.

Claire serra la lettre.

— Mais parfois, j’aurais préféré savoir.

— Je pense qu’il avait peur.

Claire se tourna vers lui.

— Mon père ?

— Oui.

— De quoi ?

Bernard regarda la maison.

— Que l’argent change la façon dont vous le regardiez.

Claire fronça les sourcils.

Bernard poursuivit.

— Antoine avait grandi avec des gens qui estimaient constamment la valeur des autres. Patrimoine. École. Relations. Profession. Nom.

Il secoua la tête.

— Il voulait être simplement votre père.

Claire sentit les larmes monter.

Bernard ajouta :

— Je crois qu’il craignait qu’un jour vous découvriez qu’il avait renoncé à une fortune et que vous lui en vouliez.

Claire regarda la lettre.

— Je ne lui en aurais jamais voulu.

— Vous le savez aujourd’hui.

Bernard se lève.

— Lui ne pouvait pas en être certain.

Il commença à repartir.

Puis se retourna.

— Il parlait beaucoup de vous.

Claire sourit tristement.

— Qu’est-ce qu’il disait ?

— Que vous étiez beaucoup plus courageuse que lui.

Claire eut un petit rire.

— Il se trompait.

Bernard regarda la maison.

— Je ne crois pas.

Il repartit.

Claire resta seule.

Puis elle aperçut une silhouette près de la terrasse.

Victoire.

Claire se raidit.

Sa tante portait un manteau sombre.

Elle semblait plus petite que dans ses souvenirs.

Moins impressionnante.

Elle s’approcha lentement.

— Je peux ?

Claire regarda le banc.

— C’est un parc de quarante hectares.

Victoire eut un léger sourire.

— Toujours le sens de l’accueil.

Claire ne répondit pas.

Victoire resta debout.

— Élodie m’a invitée.

— Je sais.

— J’ai failli ne pas venir.

— Je sais aussi.

Un silence.

Victoire regarda le château.

— Il est beau.

Claire haussa légèrement les épaules.

— Il l’était déjà.

— Oui.

Victoire inspira.

— J’ai entendu parler de la fondation.

Claire ne répondit pas.

— Antoine aurait aimé.

Claire tourna brusquement la tête.

— Ne fais pas ça.

Victoire sembla surprise.

— Quoi ?

— Utiliser son nom pour rendre cette conversation plus facile.

Victoire encaissa.

— Très bien.

Elle regarda le sol.

— Alors je vais parler de moi.

Claire attendit.

Victoire inspira.

— J’ai passé toute ma vie à croire que cette maison était la preuve que j’avais réussi.

Claire ne dit rien.

— Notre père était dur.

Elle continua.

— Quand nous étions enfants, il disait constamment qu’Antoine était plus intelligent que moi.

Claire fronça les sourcils.

Victoire eut un sourire amer.

— Ton père était brillant sans même essayer de le montrer. Tout le monde l’aimait. Les professeurs. Notre mère. Les employés.

Elle regarda Claire.

— Moi, j’avais besoin de travailler deux fois plus pour obtenir la moitié de l’attention.

Claire reste prudente.

Victoire poursuivit.

— Quand Antoine est parti, j’ai cru qu’en restant ici, j’avais gagné.