Salaires versés à des membres de la famille pour des fonctions difficiles à justifier.
Claire regarda Bernard.
— C’est du vol ?
L’avocat reste prudent.
— Certaines opérations peuvent être défendues comme des frais de gestion. D’autres sont beaucoup plus problématiques.
— En français normal.
Bernard soupira.
— Oui. Certaines ressemblent fortement à un détournement.
Claire baissa les yeux.
Elle ne ressentit pas la satisfaction qu’elle avait imaginée.
Seulement de la tristesse.
— Mon père savait qu’elle pouvait faire ça ?
— Il pensait que Victoire tenterait de contrôler le domaine. Je ne pense pas qu’il imaginait cette ampleur.
Claire regarda une photographie posée sur le bureau de Bernard.
Un mariage.
Des enfants.
Une famille ordinaire.
— Pourquoi personne ne m’a rien dit ?
Bernard resta silencieux un long moment.
— Parce que votre père m’a demandé d’attendre le déclencheur prévu dans ses instructions.
— Je comprends pourquoi juridiquement.
Elle releva les yeux.
— Mais humainement ?
Bernard encaissa la question.
— Humainement, j’ai souvent pensé que je devais vous contacter.
— Et vous ne l’avez pas fait.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais promis à votre père.
Claire acquiesça lentement.
— Les promesses peuvent devenir une excuse pratique.
Bernard ne se défendit pas.
— Oui.
Claire fut surprise.
L’avocat poursuivit :
— Et j’aurais probablement dû remettre en question la sienne plus tôt.
C’était la première véritable excuse qu’elle entendait depuis le dîner.
Elle hocha la tête.
— Merci de le reconnaître.
À dix heures trente, Victoire arriva à l’étude avec son propre avocat.
Puis Philippe.
Élodie.
Laurent.
Et deux autres membres de la famille.
Claire était assise au bout de la table de conférence.
Personne ne la regarda comme la veille.
La différence était presque insultante.
Victoire prit place.
— Nous devons éviter que cette situation ne détruise la famille.
Claire la regarda.
— Tu voulais me mettre dehors hier soir.
— J’étais en colère.
— Tu m’as giflée.
Victoire eut un mouvement d’agacement.
— Je l’ai regretté.
Claire attendit.
— Quand ?
Victoire fronça les sourcils.
— Quoi ?
— À quel moment exactement as-tu regretté ?
Silence.
— Avant ou après l’arrivée de Maître Bernard ?
Personne n’osa parler.
Claire se tourna vers les autres.
— Je vais vous expliquer ce qui va se passer.
Philippe se raidit.
— Claire, on devrait peut-être écouter les avocats d’abord.
— Pendant vingt-quatre ans, vous avez décidé quand je pouvais parler.
Elle le regarda calmement.
— Aujourd’hui, vous allez m’écouter.
Bernard ne bougea pas.
L’avocat de Victoire prit des notes.
Claire continua.
— Premièrement, personne ne sera expulsé aujourd’hui.
Plusieurs visages se détendirent.
Claire leva une main.
— Ne soyez pas soulagés trop vite.
Ils se figèrent.
— Deuxièmement, toutes les dépenses personnelles effectuées avec l’argent provenant de Valmont seront examinées.
Victoire intervint.
— Tu ne peux pas traiter chaque dépense comme un détournement.
— Je n’ai pas dit ça.
Claire regarda Bernard.
— Les dépenses réellement nécessaires au domaine seront reconnues.
Puis elle se tourna vers Victoire.
— Le reste sera remboursé.
Victoire eut un rire froid.
— Par qui ?
— Par ceux qui en ont bénéficié.
Laurent pâlit.
Élodie baissa les yeux.
Philippe se pencha en avant.
— Et si certaines personnes n’ont pas les moyens ?
Claire resta silencieuse.
C’était la question la plus difficile.
Elle aurait pu répondre : ce n’est pas mon problème.
Une partie d’elle le voulait.
Puis elle pensa à la lettre de son père.
Ne deviens pas cruelle.
Elle respira.
— Alors nous trouverons une solution réaliste.
Victoire sourit avec mépris.
— Tu vois ? Tu n’es pas faite pour ça.
Claire fronça les sourcils.
— Pour quoi ?
— Le pouvoir.
Victoire se pencha vers elle.
— Tu hésites déjà.
Claire la fixa.
Victoire continua.
— Antoine avait le même problème. Il voulait être juste avec tout le monde. C’est pour cela qu’il a perdu.
Quelque chose changea dans le regard de Claire.
— Tu crois qu’il a perdu ?
Victoire eut un sourire.
— Regarde sa vie. Un petit appartement. Une vieille voiture. Une carrière correcte, sans plus. Il aurait pu être à la tête de tout ça.
Claire regarda autour d’elle.
La table en acajou.
Les avocats.
Les dossiers.
Puis elle pensa à son père préparant des crêpes le dimanche.
À ses dessins.
À leurs vacances en Bretagne.
À leurs disputes.
À ses blagues ridicules.
À la manière dont il s’asseyait au bord de son lit lorsqu’elle était malade.
Et soudain, elle comprit quelque chose.
Victoire ne savait même pas ce qu’était une vie réussie.
Claire sourit.
— Mon père rentrait dîner avec moi presque tous les soirs.
Victoire cligna des yeux.
— Quel rapport ?
— Tu viens de dire qu’il avait perdu.
Claire poursuivit.
— Quand j’avais onze ans, j’ai passé trois mois à l’hôpital après une opération. Il a refusé un grand projet parce qu’il voulait être avec moi.
Elle regarda Victoire.
— Toi, tu vois ça comme un échec.
Victoire ne répondit pas.
— Moi, je vois un père.
Claire se redressa.
— Et tu viens de m’aider à comprendre pourquoi il ne voulait plus vivre ici.
Le visage de Victoire se ferma.
Claire reprit.
— Troisièmement, la vente du terrain est annulée.
L’avocat de Victoire intervint.
— Le groupe hôtelier pourrait engager une action en responsabilité.
Bernard répondit avant Claire.
— Aucun contrat définitif valable n’a été signé par la propriétaire.
L’autre avocat se tut.
Claire continua.
— Quatrièmement, Valmont ne fonctionnera plus comme un hôtel privé pour les membres de la famille.
Laurent fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que les adultes qui vivent ici gratuitement vont devoir décider s’ils souhaitent devenir locataires, participer réellement au fonctionnement du domaine, ou partir.
Philippe protesta.
— Certains d’entre nous vivent ici depuis vingt ans.
— Je sais.
— Tu ne peux pas simplement—
Claire le regarda.
— Hier soir, Victoire m’a dit de sortir d’une maison qui m’appartient.
Philippe s’arrêta.
Claire baissa légèrement la voix.