— Vous n’avez vraiment pas peur de moi ?
La voix de Viktor Renaud couvrit presque tous les bruits de la cour.
Claire Moreau leva les yeux.
Et encore un peu.
Viktor était immense.
Plus de deux mètres.
Crâne rasé.
Barbe noire.
Des tatouages couvraient son cou, ses épaules et la totalité de ses bras.
Autour d’eux, une trentaine de détenus en orange s’étaient arrêtés.
Tous attendaient la même chose.
Que Claire recule.
Elle ne bougea pas.
— Non.
Un rire traversa la cour.
Viktor plissa les yeux.
— Vous devriez.
— Reculez, Viktor.
Cette fois, plusieurs détenus éclatèrent franchement de rire.
L’un d’eux cria :
— Elle croit vraiment qu’il va l’écouter !
Claire ne regarda même pas l’homme.
Ses yeux restaient fixés sur Viktor.
Elle travaillait dans cet établissement depuis seulement onze jours.
Pourtant, dès son arrivée, elle avait demandé à consulter le dossier du détenu Renaud.
On lui avait répondu :
— Mauvaise idée.
Puis :
— Ne le cherchez pas.
Et enfin :
— Si Viktor ne vous parle pas, considérez ça comme une chance.
Claire avait ignoré chaque avertissement.
Ce matin-là, elle avait demandé à être affectée à la cour.
Puis elle avait marché directement vers lui.
Viktor se pencha jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres du sien.
— Vous cherchez quoi ?
— Je vous aurai prévenu.
Son sourire disparut légèrement.
— Prévenu de quoi ?
Claire répondit :
— De ne pas me toucher.
Les détenus recommencèrent à rire.
Viktor regarda les autres.
Puis Claire.
Il avait passé six ans dans cet endroit.
Il savait reconnaître la peur.
Chez elle, il n’en voyait presque aucune.
Cela l’irrita davantage qu’une insulte.
— Très bien.
Ses énormes mains se refermèrent autour de ses bras.
Claire eut à peine le temps d’inspirer.
Viktor la souleva.
Ses bottes quittèrent le sol.
Des cris explosèrent derrière eux.
— Viktor !
— Montre-lui !
— Elle l’a cherché !
Claire se retrouva suspendue devant son visage.
Elle aurait dû paniquer.
Elle aurait pu crier.
Elle ne fit ni l’un ni l’autre.
Son cœur battait violemment.
Mais son regard resta fixe.
— Maintenant…
Viktor rapprocha légèrement son visage.
Claire murmura :
— Regardez-moi bien.
Son expression changea.
À peine.
Puis davantage.
Ses yeux descendirent vers le visage de Claire.
La ligne de son nez.
Ses yeux sombres.
Puis une petite cicatrice verticale, presque invisible, située juste au-dessus de son sourcil gauche.
Viktor cessa soudain de sourire.
— Non…
Autour d’eux, les détenus continuaient à hurler.
Claire ajouta :
— Vous l’avez reconnue ?
Les doigts de Viktor se desserrèrent.
Il la reposa lentement au sol.
Personne ne riait plus.
Viktor recula d’un pas.
— D’où vous avez cette cicatrice ?
Claire arrangea calmement son uniforme.
— Même endroit que mon frère.
Viktor devint livide.
— Comment il s’appelait ?
Elle attendait cette question depuis presque neuf ans.
— Thomas Moreau.
La cour entière sembla disparaître autour de Viktor.
— Vous êtes sa sœur ?
Claire hocha la tête.
Viktor détourna les yeux.
Puis murmura :
— Thomas est mort.
— Oui.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
Claire répondit :
— Parce qu’avant de mourir, il a laissé votre nom.
Viktor releva brusquement la tête.
— C’est faux.
— Ainsi qu’un numéro.
Silence.
— 317.
Cette fois, Viktor ne put cacher sa réaction.
Claire venait enfin d’obtenir ce qu’elle voulait.
Une confirmation.
Viktor connaissait le 317.
Et cela signifiait que son frère n’avait pas menti.
PARTIE 2 — LE NUMÉRO 317
Thomas Moreau avait vingt-neuf ans lorsqu’il était mort.
Officiellement, un accident de moto.
Route mouillée.
Vitesse excessive.
Perte de contrôle.
Claire avait accepté cette version pendant des années.
Jusqu’au décès de leur mère.
En vidant son appartement, elle avait découvert une enveloppe cachée derrière une photographie familiale.
Sur le devant, Thomas avait écrit :
« Claire uniquement. »
À l’intérieur se trouvaient trois choses.
Une clé.
Une feuille portant le numéro 317.
Et une phrase :
« Si on te dit que Viktor Renaud m’a trahi, ne le crois pas avant de lui avoir parlé. »
Claire ne connaissait aucun Viktor Renaud.
Une simple recherche lui avait appris qu’il était emprisonné pour meurtre.
Condamné huit ans auparavant.
La victime :
Damien Roche.
Un homme que Thomas connaissait également.
Claire avait alors commencé à chercher.
Thomas, Viktor et Damien avaient grandi dans le même quartier.
À vingt ans, Viktor travaillait comme mécanicien.
Thomas était apprenti comptable.
Damien, lui, avait rejoint une petite société de transport dirigée par son oncle.
Trois garçons qui se connaissaient depuis l’adolescence.
Puis quelque chose s’était produit.
Damien était mort.
Viktor avait été condamné.
Thomas avait quitté la ville.
Et moins d’un an plus tard, il était mort à son tour.
Claire s’était fait engager dans l’administration pénitentiaire après plusieurs années dans la sécurité judiciaire.
Pas pour infiltrer illégalement une enquête.
Elle avait déjà une carrière dans le secteur.
Lorsqu’un poste s’était ouvert dans l’établissement où Viktor purgeait sa peine, elle l’avait demandé.
Et maintenant, elle était enfin devant lui.
Deux heures après la confrontation, Viktor fut conduit dans une petite salle d’entretien.
Claire l’attendait.
Un autre agent resta derrière la vitre.
Elle posa la clé de Thomas sur la table.
Viktor la reconnut.
— Vous ne devriez pas avoir ça.
— Pourquoi ?
Il resta silencieux.
— Le numéro 317, Viktor. Qu’est-ce que c’est ?
— Rien.
Claire eut un sourire sans joie.
— Votre visage dans la cour disait le contraire.
— Vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds.
— Mon frère est mort.
Elle se pencha.
— Je suis déjà dedans.
Viktor a réparé la clé.
Puis demanda :
— Vous avez ouvert le casier ?
Claire se figea.
— Quel casier ?
Il comprit son erreur.
Trop tard.
— Où ?
Viktor ferma les yeux.
— Gare du Nord. Anciennes consignes automatiques. Mais elles ont été remplacées depuis longtemps.
Claire sortit une photographie.
— La clé porte encore l’inscription d’un fabricant de coffres bancaires.