Nous nous sommes retrouvés dans la salle des parents. Deux canapés en skaï, une table basse avec un vieux Télé Loisirs, une fontaine à eau qui gargouillait. Sur le mur, une pendule qui avait trois minutes de retard.

Sébastien est allé à la machine à café. Il a sorti sa carte noire, il l’a approchée du lecteur.

Rien. Le voyant est resté rouge.

Il a fouillé dans la poche de son bleu. Il a posé sur le métal une pièce d’un euro et deux de vingt centimes, puis une de dix. Le gobelet est tombé. Le café est sorti trop clair.

« Tu veux ? »

« Non. »

Il a bu le sien debout. Moi, je regardais ses chaussures de sécurité, la boue séchée qui se détachait par plaques sur le lino blanc.

« Je t’écoute, » j’ai dit.

Il s’est assis en face de moi. Il avait les coudes sur les genoux, les mains jointes. Des mains de mécanicien, avec les ongles noirs.

« Atelier Connect. »

« C’est quoi ? »

« Un logiciel pour les garages. Gestion des devis, des pièces, des rendez-vous. Je l’ai écrit à vingt-quatre ans, dans la cuisine de mon père, pendant qu’il réparait les voitures en bas. Un groupe allemand me l’a racheté il y a six ans. Vingt-huit millions d’euros. »

J’ai ri. Un seul souffle par le nez.

« Vingt-huit millions. »

« Après impôts, un peu moins. Je l’ai placé. Ça s’appelle Cassiopée Capital. On gère trois cent quarante millions pour des gens qui ont des garages, des PME, des usines. On rachète des dettes, on prête, on aide à repartir. On est cinq. Aymeric d’Harcourt est mon associé. »

« Et moi, » j’ai dit. « Je compte quoi, là-dedans ? »

Il n’a pas répondu tout de suite.

« Tu as rencontré le garagiste. Tu t’es mariée avec lui. C’est pas un rôle, Apolline. J’ai pris l’atelier de papa quand il est parti. Je ne l’ai jamais lâché. Le matin je répare des freins, l’après-midi j’ai une visio à Paris. »

« Tu m’as laissée tenir un carnet de comptes. »

Ma voix s’est cassée sur le mot. J’ai pris mon gobelet, vide, je l’ai tourné entre mes doigts.

« Tu m’as regardée faire des courses au Lidl avec une calculette. Le loyer à 620, la CAF qui s’est trompée en mars, mes fins de mois. Tu m’as vue pleurer à cause de dix-sept euros de découvert. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« J’ai fait une promesse. »

« À qui ? »

Il a levé les yeux. Il y avait de la fatigue, et autre chose. Quelqu’un qui est sur le bord d’un trottoir, et qui ne traverse pas.

« Je peux pas te le dire ce soir. Pas parce que je veux pas. Parce que je dois d’abord lui demander si je peux encore tenir. »

« Lui ? Ou elle ? »

« Apolline. »

« Réponds, au moins ça. »

« Quelqu’un que tu aimes. Je t’en dirai plus. Demain. Quand Nathan sera passé. »

Je me suis levée. J’ai fait trois pas jusqu’à la fenêtre. Dehors, le parking du CHRU, les lampadaires orange, une ambulance garée de travers. Ma Clio, tout au fond, avec son rétro cassé que Sébastien avait réparé avec du scotch noir.

« Je voulais pas te voir à genoux devant ma mère, » j’ai dit. « Chaque dimanche. Et toi, tu savais. Tu savais que tu pouvais l’acheter, elle, la maison, le manoir. Tu l’as laissée t’appeler “mon mécano”. »

« Je savais. »

« Ça te faisait rire ? »

« Non. »

Il s’est levé aussi. Il n’a pas essayé de me toucher. Il s’est arrêté à un mètre.

« Chaque fois, je buvais mon café dans cette tasse ébréchée, et je me disais que c’était toi qu’elle abîmait en le faisant. Pas moi. J’ai pensé à tout casser deux cents fois. Je suis resté. »

« Pour une promesse. »

« Pour toi aussi. »

Je suis retournée sur le canapé. Je me suis assise sur la place chaude. La pendule a fait un bruit de ressort. 2 h 31 à ma montre, 2 h 34 au mur.

Je pensais à Nathan. À son lapin, que Manon avait posé sur la table de chevet, à côté du plateau en métal. À son petit pied dans ma main, il y a trois jours, quand il disait qu’il avait mal au ventre.

Un ascenseur a sonné à l’étage. Des pas dans le couloir, secs, des semelles de cuir. Pas une infirmière.

Sébastien a tourné la tête vers la porte vitrée.

« C’est lui, » a-t-il dit.

Aymeric d’Harcourt est entré sans frapper. Costume sombre, cravate, une chemise blanche impeccable, à 2 h 40 du matin, comme s’il sortait de chez le coiffeur. Il portait sous le bras un dossier noir, épais, avec un élastique.

Il l’a posé sur la table basse, au milieu du Télé Loisirs. Il a fait sauter l’élastique. Il a ouvert la couverture.

Aymeric d’Harcourt portait une chaussette bleue et une chaussette grise.

Je l’ai vu parce qu’il s’est assis en croisant la jambe. Costume impeccable, cravate droite, et au-dessus de ses mocassins, deux chaussettes qui n’allaient pas ensemble. Quelqu’un qu’on avait réveillé à 1 h 30 et qui avait pris une douche en trois minutes.

« Madame Moreau. Je suis désolé pour votre fils. Je serai bref. »

Il a tourné le dossier vers moi. Une pile de feuilles, des intercalaires jaunes.

« Première page. Saint-Pierre et Fils, Tours, négoce de vins. Dettes bancaires, fournisseurs, impôts : six millions quatre cent mille euros. L’entreprise ne peut plus rembourser depuis la fin de l’année dernière. Les banquiers le savent. Votre mère le sait. Les quarante salariés, eux, ne savent rien. »

« Quarante salariés, » j’ai répété.

« Le caviste de Tours, les chauffeurs, la comptable. Des gens qui ont un crédit sur leur pavillon. »

Il a retourné une feuille.