« Deuxième point. Le manoir de la Chesnaye est hypothéqué en garantie. Entièrement. La demeure et les vingt hectares. »

« Elle m’a jamais dit ça. »

« Elle ne le dit à personne. »

Je regardais les lignes. Des chiffres, des dates, des tampons de la Banque de Touraine. Je n’y comprenais pas grand-chose. J’ai pensé à mon père, Hubert, qui aimait montrer la cave aux invités avec une lampe de poche.

« Troisième point, » a dit Aymeric. Il a hésité. Il a regardé Sébastien, et Sébastien a hoché la tête.

Il a ouvert à l’intercalaire jaune numéro douze.

Une page dactylographiée. En bas, une phrase écrite à la main, à l’encre bleue. En dessous, une signature.

J’ai reconnu les « p » avec leur boucle. Mon « A » trop grand, appris à l’école à Vierzon, que ma mère disait vulgaire.

« Bon pour caution personnelle et solidaire à hauteur de un million deux cent mille euros, » j’ai lu à voix haute. « Apolline Moreau, née de Saint-Pierre. »

Je me suis arrêtée.

« C’est mon écriture. »

« Oui. »

« Je n’ai jamais… »

Et puis je me suis souvenue.

C’était un dimanche de mars. Gigot, flageolets, ma mère avait sorti la vaisselle fine. Sixtine révisait son bac blanc, absente, le nez dans son téléphone. Nathan jouait avec la nappe.

Ma mère avait posé une feuille à côté de mon assiette. « Un papier pour la mutuelle du manoir. Les salariés sont couverts, la famille doit l’être. Recopie juste la phrase, là, tu vois. » Elle m’avait tendu un stylo bleu. Un Bic, qu’elle avait pris dans son sac.

« Je suis pressée, Apolline. J’ai le café à faire. »

Elle avait envoyé Sébastien chercher les tasses dans la cuisine. La tasse ébréchée en dernier, comme chaque fois.

J’avais recopié. Je n’avais pas lu le reste. Pourquoi lire ? C’était ma mère. Elle me parlait pour la première fois depuis un mois, elle me demandait un service.

« Elle m’a fait signer pendant que tu étais dans la cuisine, » j’ai dit.

« Je sais, » a dit Sébastien.

« Tu savais ? »

« Pas ce jour-là. Je l’ai appris il y a trois mois. »

Il s’est assis sur l’accoudoir du canapé. Il ne me quittait pas des yeux.

« La Banque de Touraine cherchait à vendre le dossier Saint-Pierre. Un fonds américain voulait le prendre, et c’était un fonds qui démonte les entreprises. Il revend les caves, il vire les salariés, il vend le manoir à un promoteur. J’ai demandé à Aymeric d’acheter avant. »

« Pourquoi toi ? »

« C’est ta mère. C’est ton père qui l’a fondée. C’est la maison de Sixtine. »

« Tu l’as achetée, » j’ai dit. « Avec ma signature dedans. »

« C’était dans le paquet. Je l’ai découverte en lisant le dossier, comme toi maintenant. J’ai passé une nuit sur le canapé de l’atelier à regarder cette page. »

Aymeric a toussé, doucement. Il a refermé le dossier à moitié.

« Madame Moreau, juridiquement, cette caution est valable tant qu’elle n’est pas contestée. Elle porte votre signature, elle porte la mention manuscrite. N’importe quel créancier pourrait vous réclamer un million deux cent mille euros. Votre pavillon, votre salaire, vos comptes. »

« Mon salaire d’ATSEM. »

« Oui. »

J’ai pensé au Livret A avec ses trois cent quatre-vingts euros.

« Elle savait que je ne les aurais jamais, » j’ai dit. « Elle savait. Elle m’a fait signer quand même. »

« Elle ne pensait pas que vous seriez appelée, » a dit Aymeric. « Elle pensait que la société s’en sortirait. »

Je n’ai pas relevé. J’ai regardé la mention manuscrite, mon « A » trop grand, mes lettres un peu penchées. Il y avait même une petite tache d’encre à droite du « z ». Le Bic avait coulé.

J’ai pensé à mon fils, à l’étage du dessous, avec un tube dans la gorge. À ma mère, ce soir, dans sa robe grise, qui riait avec un député.

J’ai posé le dossier. Mes doigts laissaient des traces humides sur le carton.

« Donc c’est toi qui as ce papier. Pas la banque. Pas les Américains. »

« Oui. »

« Et si tu veux, demain, tu peux m’envoyer un huissier. »

Sébastien a pris un temps. Un vrai. Il a regardé ses mains, puis la fenêtre, puis moi.

« Dans ce dossier, Apolline, il y a un seul nom qui peut te demander un million deux cent mille euros. Le mien. » Il a avalé sa salive. « Je suis ton créancier, Apolline. »

« Maman m’a interdit de t’appeler. »

C’est la première chose que Sixtine m’a dite. Il était 6 h 40, dimanche, je dormais à moitié sur le canapé en skaï de la salle des parents, et ma petite sœur se tenait dans l’encadrement de la porte.

Robe verte longue, déchirée au bas. Les cheveux défaits, des épingles qui pendaient. Elle avait enlevé ses escarpins et elle les tenait par les brides, pieds nus sur le lino.

« Sixtine ? »

« J’ai onze appels en absence de toi. »

Elle a sorti son téléphone de son sac. Elle me l’a montré, l’écran fissuré dans un coin. Mon nom, onze fois, entre 15 h 12 et 19 h 50. Depuis que Nathan était arrivé aux urgences.

« Maman a pris mon portable à seize heures. Pour que je profite de ma soirée, elle a dit. Je l’ai récupéré dans son sac à minuit, quand elle dansait avec le préfet. Je l’ai pas vu avant. »

« Tu as pris un taxi ? »

« Quarante-sept euros. Avec mon argent d’anniversaire. »

Elle s’est assise sur le bord de la table basse, là où Aymeric avait posé le dossier. Elle me regardait avec ses yeux rouges, le maquillage coulé jusqu’aux joues.

« Il va comment ? Nathan ? »

« Intubé. Stable. On attend les résultats. »