« Oh. » Elle a mis la main devant sa bouche. « Maman nous a dit que c’était un rhume. Elle l’a dit à toute la table. Elle a dit que tu faisais un caprice pour pas venir. »

« Je sais. »

« Elle a dit que tu étais jalouse de ma fête. »

Je n’ai rien répondu. Une infirmière est passée dans le couloir avec un chariot de poches de perfusion. Les roulettes grinçaient.

Sixtine a enfoncé ses doigts dans son sac, elle en a sorti un papier plié en quatre.

« Il y a autre chose, Apo. Je savais pas par où commencer. »

« Dis. »

« Les dix-huit ans. Quatre-vingt-six mille euros. »

J’ai cru que j’avais mal entendu.

« Quoi ? »

« C’est la facture. Je l’ai trouvée dans son bureau, il y a une semaine. Traiteur, fleurs, quatuor à cordes, photographe, la sono. Quatre-vingt-six mille euros, payés par Saint-Pierre et Fils. Pas par elle. Par l’entreprise. »

« Elle t’a dit que c’était pour toi. »

« Elle m’a dit que c’était un cadeau de papa, qu’il avait mis de l’argent de côté. » Sixtine a eu un petit rire sec. « Papa est mort il y a trois ans, Apo. Il a rien mis de côté pour une fête. »

Elle a déplié la feuille sur ses genoux. Une facture, avec une ligne en gras en bas.

« J’ai écouté sa conversation avec le directeur financier. Guillaume. Dans l’office, jeudi. J’ai enregistré. »

« Tu as enregistré maman. »

« Oui. »

Elle a ouvert l’application de son téléphone. Elle a baissé le son au minimum, comme si les murs pouvaient la dénoncer.

La voix de ma mère est sortie, étouffée par un bruit de vaisselle.

« Quatre-vingt-six mille, Guillaume, c’est le prix de la crédibilité. Les banquiers seront à la table dix. Le préfet à côté du député. Ils doivent repartir en se disant que Saint-Pierre tient encore, avant lundi. Je ne veux pas entendre parler de budget. »

Une voix d’homme, plus basse, que je n’arrivais pas à comprendre.

« Et Apolline sera là, » a repris ma mère. « Avec la robe bleue. Elle distribue les programmes, elle sourit. La famille unie. C’est ça qu’on vend. »

Un silence. Puis :

« Sixtine ne doit rien savoir. Elle n’appelle pas sa sœur. Je garde son téléphone. »

Sixtine a arrêté l’enregistrement.

La salle est restée très calme. La fontaine à eau a gargouillé une fois.

« La famille unie, » j’ai dit.

« Je suis désolée. »

« C’est pas toi. »

« J’ai quand même mangé le gâteau. »

Elle a pleuré. Pas fort. Elle a essuyé ses joues avec la manche de sa robe, et le tissu vert a laissé une traînée noire de mascara sur sa peau.

Je me suis levée. Je suis allée dans le couloir, j’ai demandé à Manon une paire de chaussettes antidérapantes, les jaunes qu’on donne aux parents. Elle m’en a trouvé une, avec le sourire de quelqu’un qui n’a pas dormi non plus.

Je les ai tendues à Sixtine.

« Mets-les. Tu vas attraper froid. »

Elle a enfilé les chaussettes jaunes sous sa robe de soirée, sans rien dire, comme quand elle avait six ans et que je lui mettais ses bottes de pluie avant l’école.

« Sébastien est avec Nathan, » j’ai dit. « Tu pourras le voir à travers la vitre. »

« Il est vraiment riche ? »

Je l’ai regardée.

« Maman en parlait, hier soir. À la table. Avec Guillaume. Elle disait : “Il a un fonds, c’est impossible, c’est un garagiste.” Guillaume était tout blanc. Je crois que je comprends pas, Apo. »

« Moi non plus. »

« Je l’ai toujours aimé bien, ton mari. »

« Je sais. »

On est restées assises un moment côte à côte, à regarder le parking passer du noir au gris.

À 7 h 15, une sonnerie a retenti dans le couloir. Les portes de l’ascenseur, à l’étage.

Sixtine s’est figée. Elle a attrapé mon bras.

Des talons ont claqué sur le sol. Deux paires de pas. Une femme et un homme.

Par la vitre de la salle des parents, j’ai vu les portes de la cabine s’ouvrir. Ma mère est sortie la première, dans la même robe grise que la veille, le collier de perles, le sac sous le bras. Derrière elle, Guillaume, en costume anthracite, sa sacoche contre lui.

Elle a regardé le couloir. Elle m’a trouvée.’

Ma mère a mis quatre minutes à me demander comment allait Nathan.

Je les ai comptées à la pendule de la salle des parents. Celle qui avait trois minutes de retard. Je les ai comptées deux fois, pour être sûre.

Elle est entrée la première. Guillaume est resté sur le seuil avec sa sacoche. Sixtine, assise à côté de moi dans sa robe verte et ses chaussettes jaunes, a serré mes doigts.

« Tu as une mine affreuse, Apolline. »

« Bonjour, maman. »

« Sixtine, qu’est-ce que tu fais là ? Je t’ai cherchée à minuit. Le photographe voulait la photo de famille. »

« Tu m’avais pris mon téléphone, » a dit Sixtine.

« Tu t’es enfuie en robe de cérémonie. Tu te rends compte de l’image ? Un taxi, en pleine nuit, dans cette tenue. Tu rentres à la voiture. »

« Non. »

Ma mère l’a regardée. Sixtine n’a pas baissé les yeux. Je ne l’avais jamais vue faire ça.

Ma mère s’est assise sur l’autre canapé. Elle a posé son sac sur ses genoux, très droit, et elle a regardé autour d’elle. Le Télé Loisirs, la fontaine, un dessin d’enfant scotché au mur, un soleil jaune avec des rayons trop longs. Elle a fait la moue.

Elle a parlé du buffet. Du député qui était parti trop tôt. Du préfet qui avait demandé de mes nouvelles, « une chance que j’aie pu dire que tu avais un contretemps ». Quatre minutes, la pendule le disait.