« Et… le petit ? » Elle a cherché le mot. « Comment va-t-il ? »
« Intubé depuis cette nuit. Ils attendent les résultats. »
« Bon. Les enfants, ça se remet. » Elle a lissé sa jupe. « Tu vois, je te l’avais dit, c’était pas la peine de faire tout un drame. »
Je n’ai pas répondu. J’ai regardé ses mains. Elles tremblaient très légèrement sur le fermoir du sac.
« Apolline. »
Elle s’est penchée vers moi. Elle a baissé la voix. Elle a pris le ton qu’elle avait quand j’étais petite et qu’elle voulait que je cache une mauvaise note à papa.
« Je veux bien oublier hier soir. Ton absence, ta façon de me parler au téléphone. Je suis prête à pardonner. »
« À pardonner. »
« À condition que tu parles à ton mari. Il a eu un moment de… de vanité. Je comprends, ça arrive aux hommes. Mais lundi, c’est trop tôt. Il reporte. Une semaine, un mois, le temps que je puisse m’organiser. »
« Tu veux que je lui demande de repousser six millions d’euros. »
« Je veux que tu fasses ce qu’on attend d’une fille. »
« Maman… »
« Ton père serait horrifié. » Elle a posé la main sur sa poitrine, sur le collier. « Hubert n’aurait jamais permis qu’on traite sa famille comme ça. Il avait construit Saint-Pierre pour vous. Pour Sixtine. Pour toi. »
« Il y a un papier avec ma signature, » j’ai dit.
Elle a eu un temps d’arrêt. Très court. Un clignement des yeux.
« Quel papier ? »
« Une caution. Un million deux cent mille euros. J’ai reconnu mon écriture. »
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Le dimanche de mars. Avec le stylo bleu. »
« C’était pour la mutuelle, Apolline. Tu l’as signée de ton plein gré. »
« Je l’ai recopiée sans la lire parce que c’était toi. »
La porte vitrée a coulissé. Sébastien est sorti de la chambre. Il avait encore sa veste de travail, ses cheveux collés au front. Il s’est arrêté en nous voyant toutes les trois.
« Monsieur Moreau, » a dit ma mère.
Elle avait dit « Monsieur ». Elle se tenait droite, les genoux serrés, comme à un rendez-vous à la banque.
« Madame de Saint-Pierre. »
« Je suppose que vous mesurez ce que vous avez fait hier soir. En pleine soirée. Devant mes invités. »
« Vos invités n’ont rien entendu. Ils ont bu votre champagne. »
« Vous êtes bien renseigné pour un garagiste. »
« J’ai l’habitude de lire les dossiers, Madame. »
C’est là que j’ai vu Guillaume.
Il était resté contre le chambranle, avec sa sacoche. Il regardait Sébastien depuis le début. Pas ma mère. Mon mari. Ses lèvres ont bougé sans bruit, comme quand on essaie de retrouver un nom entendu une seule fois.
« Moreau, » a-t-il dit tout bas. « Sébastien Moreau. »
« Guillaume ? » Ma mère s’est retournée. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Rien. Une homonymie. »
Il a posé la sacoche sur le sol. Il a passé une main sur sa bouche. Il avait pâli d’un coup, comme un homme qui vient de se rappeler qu’il a laissé le gaz allumé.
Je me suis levée.
« Je vais me chercher un café. »
« Apolline, on n’a pas fini. »
« Je reviens, maman. »
J’ai pris mon porte-monnaie dans ma poche. Dans le couloir, il y avait une autre machine, près de la porte coupe-feu qui donnait sur l’escalier. J’ai ouvert ma paume. Un euro, une pièce de vingt, une de dix. 1,30 €. J’ai refait le compte. Toujours 1,30. Il en manquait vingt.
Ma carte bleue marchait pas sur ces machines-là non plus. Je le savais.
La porte coupe-feu s’est ouverte derrière moi. Des pas de cuir. Je me suis retournée.
Guillaume avait quitté la salle des parents. Il avait refermé la porte vitrée derrière lui, très lentement. Il me tendait une pièce de cinquante centimes.
« Prenez. »
J’ai pris. J’ai mis les pièces dans la machine. Le gobelet est tombé, le café a coulé, trop clair.
Il m’a attrapé le coude et m’a entraînée dans la cage d’escalier. La porte s’est refermée sur nous. Un néon bourdonnait. Une odeur de désinfectant et de béton froid.
« Madame Moreau. Je n’ai pas beaucoup de temps. »
Il regardait la porte, par-dessus mon épaule.
« Ne signez rien de ce que votre mari vous tend. Je sais d’où vient son argent. »