Mais il ne mangeait pas.
Il observait.
Thomas se tourna à nouveau vers Philippe.
— Je préfère qu’il reste jusqu’à ce qu’il aille mieux.
Philippe reste immobile.
— Vous préférez ?
Thomas comprit son erreur de formulation.
— Je veux dire…
— Non. Vous avez été clair.
Quelques employés ralentirent en passant.
Philippe détestait être contredit en public.
Il baissa la voix.
— Vous êtes ici depuis trois mois.
Thomas ne répondit pas.
— Trois mois. Et vous pensez déjà pouvoir décider à ma place ?
— Non.
— Alors faites sortir cet homme.
Thomas regarda Arthur.
Puis la pluie.
Puis Philippe.
— Non.
Le mot était sorti calmement.
Presque doucement.
Il produisit pourtant l’effet d’une gifle.
Philippe fixa Thomas.
– Pardon ?
— Je ne vais pas mettre dehors un homme de soixante-dix ans trempé et affamé sous cette pluie.
Le hall devint étrangement silencieux.
Philippe prit une respiration lente.
— Très bien.
Thomas attendit.
— Alors vous êtes renvoyé.
Le jeune homme resta figé.
Il avait entendu la phrase.
Mais son esprit refusa d’abord de l’accepter.
— Quoi ?
— Vous m’avez entendu.
Thomas sentit sa gorge se serrer.
Il pensa immédiatement à sa mère.
À sa petite sœur.
À la chambre qu’il louait en périphérie de Paris.
À ses économies presque inexistantes.
Ce travail n’était pas une étape décorative sur un CV.
Il en avait besoin.
— Vous me renvoyez parce que j’ai donné mon dîner à quelqu’un ?
Philippe répondit :
— Je vous renvoie parce que vous refusez une instruction directe.
Thomas regarda autour de lui.
Plusieurs employés observaient.
Personne ne disait rien.
Le vieil homme tenait toujours le sac de nourriture.
Sa main avait cessé de trembler.
Il demanda :
— Vous perdez votre emploi à cause de moi.
Thomas se tourna vers lui.
Quelque chose dans cette phrase lui fit plus mal que le licenciement.
Il secoua doucement la tête.
— Non.
– Oui.
Thomas tenta un sourire.
— J’ai simplement fait ce qui était juste.
Le vieil homme le fixa.
Très longtemps.
Puis son visage changea.
Pas comme quelqu’un surpris.
Comme quelqu’un qui venait de confirmer une réponse.
Ses épaules se redressèrent légèrement.
Ses yeux, quelques secondes plus tôt épuisés, devinrent soudain très clairs.
Très présents.
Il posa calmement le sac de nourriture sur le comptoir.
Puis glissa une main à l’intérieur de son manteau.
Philippe observe.
Thomas aussi.
Le vieil homme en sortit un téléphone noir.
Un appareil simple.
Aucune coque luxueuse.
Aucun détail spectaculaire.
Il le porta à son oreille.
Attendit.
La communication passe.
Puis il dit :
— C’est Arthur Delacroix.
Le visage de Philippe changea.
Thomas le vit immédiatement.
La couleur disparut légèrement de ses joues.
Arthur écouta.
Puis regarda Thomas.
— Je l’ai trouvé.
Philippe se raidit.
Thomas fronça les sourcils.
Arthur continua d’écouter.
Puis sa voix devint presque solennelle.
— J’ai trouvé mon héritier.
Thomas sentit son cœur s’arrêter une seconde.
Philippe ouvrit légèrement la bouche.
Arthur ajouta :
— Faites apporter le testament.
Silence total.
Thomas regarda Arthur.
— Votre… quoi ?
Arthur ne répondit pas.
Il écoutait la personne à l’autre bout du fil.
Philippe murmura :
— Monsieur Delacroix…
Arthur tourna lentement les yeux vers lui.
Philippe semblait soudain avoir vieilli de plusieurs années.
— Je… je ne savais pas que c’était vous.
Arthur reste calme.
— Non.
Philippe avala difficilement.
— Si j’avais su…
Arthur l’interrompit.
— C’est précisément pour cela que vous ne deviez pas savoir.
Thomas regardait les deux hommes.
— Quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ?
Arthur termina son appel.
Rangea le téléphone.
Puis reprit le sac de nourriture.
— Pas encore.
Thomas eut presque un rire nerveux.
— Vous venez de dire que je suis votre héritier.
Arthur acquiesça.
— Oui.
— Je ne vous connais même pas.
— Je sais.
— Vous ne me connaissez pas non plus.
Arthur le regarda.
— Plus que vous ne le pensez.
Philippe intervint :
— Monsieur Delacroix, je pense qu’il serait préférable que nous montions dans un salon privé.
Arthur tourna vers lui un regard froid.
— Je n’ai aucune intention de bouger.
Philippe se tut.
Arthur regarda Thomas.
— Vous avez une question ?
Thomas en avait cent.
Mais une seule sortit.
— Pourquoi moi ?
Arthur posa les yeux sur le dîner qu’il tenait.
— Parce que vous avez cru que je ne pouvais rien vous apporter.
Thomas ne comprit pas.
Arthur ajouta :
— Et vous m’avez aidé quand même.
Puis il se dirigea lentement vers un fauteuil crème près du comptoir.
Philippe resta figé.
Thomas regarda son manager.
— Qui est-il ?
Philippe murmura :
— Tu ne sais vraiment pas ?
— Non.
Philippe ferma les yeux une seconde.
— Arthur Delacroix a fondé ce groupe il y a quarante-deux ans.
Thomas sentit le sol se dérober sous lui.
Il regarda le vieil homme au manteau usé.
— Ce groupe ?
Philippe acquiesça.
— Tout ça.
Thomas observe le hall.
Les ascenseurs privés.
Les vitres.
Le marbre.
Les bureaux invisibles au-dessus d’eux.
Puis Arthur.
Rien dans son apparence ne correspondait à cette révélation.
Thomas souffla :
— C’est impossible.
Philippe répondit :
— J’aurais préféré.
Arthur, assis quelques mètres plus loin, ouvrit tranquillement le sandwich de Thomas.
Puis prit une bouchée.
Comme si le monde ne venait pas de changer.
PARTIE 2 — L’EXAMEN
Arthur Delacroix avait soixante-dix-neuf ans.
Et pendant quarante-deux de ces années, son nom avait été associé à l’argent.
Beaucoup d’argent.
Des investissements immobiliers.
Des participations industrielles.
Des infrastructures.
Des entreprises familiales.
Des fonds privés.
Des milliers d’emplois.
Des décisions prises derrière des portes fermées qui pouvaient déplacer en une journée davantage d’argent que Thomas n’en verrait probablement au cours de toute sa vie.
Mais l’histoire d’Arthur n’avait pas commencé ainsi.
À vingt-quatre ans, il travaillait comme comptable dans un cabinet minuscule près de République.
Son père réparait des ascenseurs.
Sa mère était couturière.
Personne ne l’avait attendu dans les salons privés de Paris.
Il avait commencé avec presque rien.