— Si quoi ?

Silence.

Thomas comprit.

— Si le futur héritier apprécierait d’être corrigé ?

Personne ne répondit.

Thomas quitta la salle.

Il alla trouver Arthur.

— Ça ne fonctionne pas.

Arthur releva les yeux de son livre.

— Quoi ?

— Votre expérience.

— Pourquoi ?

— Parce que maintenant tout le monde sait. Ils ne m’apprennent rien. Ils essaient de ne pas m’énerver.

Arthur réfléchit.

— Et que proposez-vous ?

Thomas répondit :

— Envoyez-moi ailleurs.

— Où ?

— Une filiale où personne ne connaît mon nom.

Arthur sourit.

— Vous commencez à comprendre.

Deux semaines plus tard, Thomas fut envoyé dans une petite société du groupe spécialisée dans la rénovation énergétique de logements anciens.

Pas sous un faux nom.

Mais sans annonce.

Il travailla avec une équipe à Saint-Denis.

Là, personne ne savait.

Et pour la première fois depuis des mois, on le traita normalement.

On se moqua de ses erreurs.

On lui demanda de porter des cartons.

On lui expliqua patiemment des choses basiques.

Il adore ça.

C’est là qu’il rencontra Nadia Benali, responsable de projet de trente-neuf ans.

Nadia n’avait aucune idée de son lien avec Arthur.

Elle lui dit dès le deuxième jour :

— Ton rapport est mauvais.

Thomas sourit presque.

— Merci.

Nadia le regarda bizarrement.

— Tu es content ?

— Un peu.

— Tu es étrange.

— On me le dit.

Elle lui apprit énormément.

Pas seulement la finance.

Les conséquences.

Un investissement n’était pas simplement un rendement.

C’était parfois un immeuble où vivaient cent familles.

Une rénovation reportée pouvait signifier des mois de chauffage trop cher.

Un arbitrage financier pouvait repousser des travaux d’accessibilité.

Thomas comprit alors quelque chose qu’aucun tableau Excel ne lui avait montré.

L’argent avait toujours une destination humaine.

Un jour, Nadia lui montra un dossier.

Un ensemble résidentiel en banlieue parisienne.

La filiale voulait vendre.

Rentabilité insuffisante.

Thomas parcourut les chiffres.

— Et les locataires ?

— Ils restent, mais le nouveau propriétaire pourra augmenter certains loyers après travaux.

— Beaucoup ?

— Probablement.

Thomas fronça les sourcils.

— Pourquoi on vend ?

— Parce que le groupe considère l’actif trop peu performant.

Thomas pensa à Arthur.

Puis demanda :

— Il existe une autre solution ?

Nadia haussa les épaules.

— Oui. Rénover nous-mêmes, accepter un rendement plus faible et garder le bâtiment.

— Pourquoi on ne le fait pas ?

— Parce que quelqu’un a décidé qu’un rendement plus faible était un mauvais rendement.

Thomas passa trois semaines à travailler sur une alternative.

Il ne dit pas qui il était.

Il prépara un modèle.

Investissement plus long.

Moins de profit immédiat.

Mais économies énergétiques.

Subventions.

Stabilité locative.

Valeur à long terme.

Nadia finit par lui dire :

— C’est défendable.

Thomas sourit.

— Vraiment ?

— Ne t’emballe pas. C’est juste moins mauvais qu’avant.

Il envoya le projet au siège.

Sans contacter Arthur.

La proposition remonta.

Puis fut rejetée.

Thomas fut déçu.

Mais au lieu d’appeler Arthur, il demanda pourquoi.

La réponse venait du comité d’investissement.

Rendement insuffisant.

Risque politique.

Capital immobilisé.

Thomas retravailla tout.

Puis revint.

Rejeté à nouveau.

Troisième version.

Cette fois, Nadia l’accompagna.

Le projet fut accepté de justesse.

Thomas apprit ensuite qu’Arthur avait assisté à la réunion finale.

Il n’avait pas voté.

Il n’avait rien dit.

Thomas alla le voir.

— Vous saviez.

— Oui.

— Et vous n’avez pas aidé.

Arthur sourit.

— Vous m’aviez demandé de ne pas le faire.

Thomas resta silencieux.

Puis sourit.

— Merci.

Arthur hocha la tête.

— C’est votre première vraie victoire ici.

Thomas répondit :

— Non.

— Pourquoi ?

— La vraie victoire, c’est que les gens dans cet immeuble ne savent même pas qui je suis.

Arthur regarda son visage.

Quelque chose ressemblant à de la fierté apparut.


Mais pendant que Thomas avançait, Philippe s’enfonçait.

Après l’incident du hall, il avait conservé son poste.

Arthur l’avait voulu.

Thomas aussi.

Lorsque la direction avait proposé de le licencier immédiatement, Thomas avait dit :

— Ce serait hypocrite.

Arthur avait demandé :

— Pourquoi ?

— Parce que vous dites que vous testiez les gens. Alors laissez-lui une chance d’apprendre quelque chose du test.

Philippe avait donc reçu un avertissement disciplinaire.

Il restait responsable.

Mais il devait suivre une formation sur la gestion des visiteurs, le management et les biais liés au statut social.

Au début, il en voulut à Thomas.

Profondément.

Il pensait que le jeune homme jouait désormais au saint parce qu’il avait le soutien d’Arthur.

Puis quelque chose se produisit.

Un soir, Philippe vit une femme âgée entrer dans le hall avec un sac plastique.

Elle cherchait son fils.

Avant, il l’aurait probablement orientée rapidement vers la sortie ou demandé un rendez-vous.

Cette fois, il vérifia.

Le fils travaillait réellement au huitième étage.

Il descendit dix minutes plus tard.

La femme venait simplement lui apporter des médicaments oubliés.

Philippe regarda leur étreinte.

Il pensa à Arthur.

Puis à lui-même.

La transformation fut lente.

Pas spectaculaire.

Mais réelle.

Il commença à remarquer le nombre de fois où il jugeait une personne avant qu’elle ait parlé.

Un costume.

Une montre.

Un accent.

Une chaussure usée.

Un sac bon marché.

Il n’aimait pas ce qu’il découvrait.

Le plus difficile fut un soir où il demanda à Thomas de parler.

— Je dois vous dire quelque chose.

Thomas le regarda.

— D’accord.

— Pendant plusieurs semaines, j’ai espéré que monsieur Delacroix change d’avis sur vous.

Thomas resta silencieux.

Philippe poursuivit :

— Je trouvais injuste qu’un jeune homme soit récompensé pour m’avoir désobéi.

— Je comprends.

— Non.

Philippe secoua la tête.

— Je ne pense pas que vous compreniez. Je vous détestais un peu.

Thomas eut presque un sourire.

— Merci pour l’honnêteté.

Philippe inspira.

— Puis j’ai compris que ce n’était pas votre récompense qui m’énervait.

— Alors quoi ?

Philippe regarda vers la réception.

— Le fait que vous aviez fait en trente secondes ce que je n’avais pas réussi à faire en vingt ans de métier.