« Prenez-la, a-t-elle ajouté en tendant la thermos. Prenez, prenez. J’ai rien à cacher. »

Garcia a enfilé des gants bleus. Elle a pris la thermos par l’anse, l’a glissée dans un sachet transparent. Sandrine a collé l’étiquette. Josiane a regardé faire avec un air de gentille grand-mère à qui on demande ses papiers.

« Madame Leroy, a dit Garcia. Vous avez bu une tasse devant des gendarmes en 1990, aussi. »

« Eh bien oui, ma petite. Et ils m’ont crue. »

« Même geste. Même thermos verte. »

« Alors vous voyez bien que je change pas, a répondu Josiane. Je suis honnête. »

Garcia a rouvert la chemise de 1990 à la page du procès-verbal. Elle a posé le doigt sur une ligne, et elle l’a laissé là. Elle n’a rien dit.

« Je vous demande de me suivre pour une audition. »

« Mais bien sûr. Ludovic vient avec moi ? »

« On verra. »

Josiane a pris son cabas. En passant près du lit, elle s’est penchée. Elle a posé sa main sur ma tête, là où les cheveux manquent, et elle a caressé deux fois, doucement. Elle sentait la verveine.

« Dis-leur qu’ils se trompent, ma chérie, a-t-elle chuchoté, tout près de mon oreille. Ou tu finiras comme ta mère. »

Je n’ai pas bougé. Sa main est restée sur mon crâne une seconde de plus que nécessaire, puis elle est partie. Les talons se sont éloignés dans le couloir.

« Elle vous a dit quoi ? » a demandé Garcia.

Je lui ai répété mot pour mot. Mes mains tremblaient sur le drap. C’est le seul moment de la journée où j’ai eu vraiment peur, et ça a duré le temps d’une phrase.

Sandrine est venue s’asseoir sur le bord du lit. Elle a pris mes mains dans les siennes, sans un mot, avec ses doigts chauds et son alliance un peu large.

Garcia a écrit. Le stylo grattait.

« Vos bras, madame. Je peux ? »

J’ai relevé la manche. Quatre marques ovales, de plus en plus jaunes sur les bords. Sandrine a tenu mon bras pendant que Garcia posait une petite règle en plastique à côté et prenait quatre photos.

« Si vous portez plainte pour ça, je peux placer votre mari en garde à vue pour violences. Tout de suite. Et saisir son téléphone. »

« Il va savoir que c’est moi. »

« Il le sait déjà. »

Par la fente du rideau, j’ai vu Ludovic dans le couloir. Deux agents autour de lui. Il parlait vite, les paumes ouvertes, comme avec les premiers. Quand l’un des agents a tendu la main, il a donné son téléphone sans même le regarder.

L’écran était fendu dans un coin, depuis l’été. Je lui avais dit cent fois de le faire remplacer.

Il a tourné la tête vers le box. Il m’a vue. Il a articulé quelque chose, sans le son. Je crois que c’était mon prénom.

« Je porte plainte », j’ai dit.

Un agent est venu avec un ordinateur portable sur un chariot. J’ai signé sur l’écran avec le doigt. Mon C ressemblait à un crochet. Sandrine a changé mon drap, Garcia est partie à 13 h 40 avec la thermos dans son sachet.

« Les deux sont en garde à vue, a-t-elle dit en sortant. Lui pour les violences. Elle, le temps de vérifier. »

On m’a laissée dans le box. Une chaise, un agent en uniforme devant le rideau, la perfusion qui goutte. J’ai compté les carreaux encore une fois. Quarante-deux.

À 19 h, mes mains ont cherché la tasse sur la table de nuit. Il n’y avait que le gobelet en carton de Sandrine, vide, à moitié écrasé. Je l’ai regardé longtemps.

Personne n’est venu s’asseoir au bout du lit.

Mercredi matin, on m’a enlevé deux tubes de sang et pris un peu de cheveux, encore. Sandrine est passée vers 11 h avec un yaourt et une cuillère en plastique. « C’est du laitage, c’est sans risque », elle a dit, et on a ri toutes les deux, mal.

À 14 h 12, le docteur Lefèvre est entré. Il avait une feuille imprimée dans la main, le logo de Lille en haut. Garcia l’avait suivi.

Il a fermé la porte derrière lui. Il n’a pas regardé la feuille. Il a regardé Garcia.

Pas moi.

Puis il a retourné la feuille face contre le plateau, exactement comme il avait retourné mon téléphone.

Mercredi, 17 h 20. On m’avait changée de pièce.

Une chambre seule, au deuxième, avec une fenêtre qui ne s’ouvrait pas et une chaise dans le couloir où un agent en civil faisait semblant de lire son téléphone. Dans mon bras gauche, une perfusion. Sur la table de nuit, trois gélules bleues dans un petit pot en carton, que je devais avaler avec un grand verre d’eau du robinet.

À 14 h 12, le docteur Lefèvre avait lu la feuille de Lille à voix haute, mot pour mot, sans lever les yeux. Thallium dans les urines : très au-dessus des valeurs normales. Dans les cheveux, la même chose, par tranches. Une exposition chronique, répétée, sur plusieurs mois.

Il avait ajouté :

« Ce n’est pas un accident, madame. Ça ne rentre pas dans le corps tout seul. »

« Et la thermos ? »

C’est Garcia qui avait répondu.

« Négatif. Verveine et tilleul. Rien d’autre. Josiane Leroy a bu la même chose que vous, et elle est en pleine forme. »

« Mais alors, comment… »

« La thermos est propre. Elle l’a toujours été, c’est ça qui est drôle. Donc le problème n’est pas dans la thermos. Il est entre la thermos et votre bouche. »

Je n’ai pas fini ma phrase. Je regardais le plateau où, la veille, on m’avait apporté un yaourt avec une cuillère en plastique. Je me suis demandé combien de tasses j’avais bues, depuis juin. J’ai trouvé cent cinquante, à peu près. J’ai arrêté de compter.