À 17 h 20, Garcia est revenue seule. Elle a posé sur le lit une pochette cartonnée et son ordinateur. Elle a regardé le pot de gélules.

« Vous les prenez ? »

« Trois par jour. C’est du bleu de Prusse, il m’a dit. Pour que ça sorte plus vite. »

« Bien. J’ai quelque chose à vous lire. Vous préférez que je m’arrête ? »

« Non. Lisez. »

Elle a ouvert l’ordinateur. Ludovic avait verrouillé son téléphone, a-t-elle expliqué, mais pas sa sauvegarde en ligne. Avec l’accord du procureur, les techniciens du commissariat l’avaient ouverte ce matin.

« Mardi, 8 h 52. Ludovic à sa mère : “Elle est partie en taxi. Je fais quoi ?” »

Elle a laissé passer deux secondes.

« Réponse de Josiane, trente secondes plus tard : “Rien. Je passe chez vous d’abord. Toi, tu me rejoins aux urgences.” »

J’ai relu les deux phrases dans ma tête. « Chez vous. » C’était mon appartement. Le troisième étage, la toile cirée, la boîte de biscuits sur le frigo.

« Elle est venue laver la cuisine. »

« Oui. »

« Elle a la clef. Elle avait pas besoin de me demander. »

« Ce n’est pas le droit que je regarde, madame. C’est l’heure. Elle est entrée chez vous dix-huit minutes après ce message. »

Elle a fait défiler l’écran.

« Il y a autre chose. Un courriel d’un assureur, en mars. Un contrat de prévoyance décès. Cent cinquante mille euros. Bénéficiaire : Ludovic Leroy. »

« Je connais pas. »

« Il y a votre signature. »

Je me suis redressée. Les gélules ont tremblé dans leur pot.

Et ça m’est revenu d’un coup.

Un soir de mars, sur la toile cirée. Ludovic avec une pile de papiers et un stylo qui ne marchait pas.

« Ce sont les papiers de la mutuelle, il faut les rendre avant vendredi. Signe là, là, et là. »

J’avais signé trois fois sans lire. Je rentrais d’une journée de dix heures, mes chaussures encore aux pieds. Il avait dit : « T’inquiète, je m’occupe des comptes. »

« Je pensais que c’était la mutuelle, j’ai répété. Il a dit la mutuelle. »

« Ce n’est pas la mutuelle. »

Elle a ouvert la pochette. Des relevés bancaires, des mails de crédit à la consommation, des captures d’écran d’un site de paris en ligne.

« Trente-huit mille quatre cents euros de dettes. Des paris en ligne, des crédits à la consommation, des découverts. Il avait un second compte que vous ne connaissiez pas. »

« Nous, on paie six cent vingt de loyer. Moi je connais que ça. Le loyer, le Doliprane et les courses chez Lidl. »

J’ai ri. Ça a fait un drôle de bruit.

« C’est lui qui s’occupait des comptes. »

Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a laissé le temps. Elle était forte pour ça, laisser le temps.

J’ai pris un gobelet d’eau. Ma main a renversé la moitié sur le drap, et je l’ai regardé s’étaler sans bouger.

Sandrine est passée dans le couloir, sa tournée, ses chaussures qui couinaient sur le lino. Elle a levé le pouce dans l’embrasure. J’ai levé le mien, trop tard, quand elle était déjà partie.

« Madame Leroy, a repris Garcia. Je vais être franche avec vous. »

« Allez-y. »

« Ce que j’ai là, c’est deux phrases entre un fils et sa mère, un contrat que vous avez signé, et des dettes. Pour un juge, c’est un début. Ce n’est pas encore une preuve. »

« Mais les analyses… »

« Prouvent que vous avez été intoxiquée. Pas par qui. Pas comment. Un bon avocat dira que votre mari s’occupait des comptes, que sa mère s’occupait de vous, et que vous étiez déjà malade. »

Elle a sorti une dernière feuille, une lettre de relance avec un bandeau rouge, datée du 2 septembre. Elle ne me l’a pas lue. Elle l’a seulement posée à côté des autres.

Puis elle a refermé la pochette et elle est restée avec les mains posées dessus.

« Les gardes à vue durent quarante-huit heures. Il sort demain à onze heures trente. Josiane aussi. Si je n’ai que des messages, ils rentrent dîner chez elle. »

Le panneau À VENDRE grinçait au bout de son fil de fer, accroché de travers sur le portail.

Dans le pot, près de la porte, il y avait encore un chrysanthème. Sec, brun, plié en deux. C’était celui que j’avais posé là à la Toussaint de l’an dernier, en rentrant du cimetière, parce qu’il m’en restait un.

Jeudi, 9 h 20. Le docteur Lefèvre m’avait signé deux heures de sortie, pas une de plus, avec un fauteuil roulant et l’ordre de ne pas me lever. Garcia me poussait. Un agent suivait, à deux mètres, les mains dans le dos.

« Vous reconnaissez la maison ? »

« C’est chez moi. C’est le pavillon de maman. Rue des Lilas. Il y avait pas de panneau. »

« Il est là depuis quelques semaines. La voisine d’en face dit qu’une camionnette est venue début octobre. Elle a vu deux hommes sortir des meubles. »

« Quels meubles ? »

« Tous, madame. »

La veille, à 22 h, Garcia m’avait montré un papier sur son téléphone, dans la chambre, juste avant de partir.

Elle l’avait obtenu d’une étude de notaire à Lens. Un compromis de vente. Pavillon rue des Lilas, cent vingt-huit mille euros. Signé le 3 octobre. Acte définitif le 28 novembre.

En bas de la dernière page, une signature. « Céline Leroy. » Un grand C bouclé, avec une queue qui montait.

« Moi je fais le C en deux traits, j’avais dit. Depuis l’école. Ça, c’est pas moi. »

« Je sais. Le notaire l’a vu aussi, maintenant. »

« Et il l’a pas vu avant ? »

« Il avait une copie de votre carte d’identité. »