J’ai pensé à la pochette du tiroir de l’entrée, celle où je gardais mes papiers. Elle était bien plus mince depuis juin.

Ma clef a tourné du premier coup. Personne n’avait changé la serrure.

Ça sentait le plâtre froid. Pas de buffet, pas de table, pas de rideaux de cuisine. Des rectangles plus clairs sur le papier peint, aux endroits où les meubles avaient été. Au-dessus de l’évier, le clou où maman accrochait le calendrier de la poste.

Je suis restée dans le fauteuil, au milieu de la pièce. Je n’ai pas pleuré. J’ai regardé le clou.

Dans la poche du sweat de Ludovic, mes dix-sept euros quarante tintaient à chaque tour de roue. Je les ai serrés dans ma main pour qu’ils se taisent.

« Vous voulez que je vous laisse un moment ? »

« Non. Il est quelle heure ? »

« 9 h 50. »

« Ludovic sort à 11 h 30. »

« Je sais. »

Elle a passé la main sur ses cheveux, d’un geste que je ne lui avais pas vu. Elle regardait sa montre plus souvent qu’elle ne le voulait.

« Madame Leroy. Quand vous étiez petite, votre mère cachait des choses dans cette maison ? »

Je n’ai pas répondu tout de suite. Une image est venue, nette, à hauteur d’enfant. Maman, un doigt sur la bouche, la main sous quelque chose qui se soulevait. Des bonbons, une pièce de deux euros, un billet de dix pour mon anniversaire.

« À la cave. Derrière les étagères à confitures. Il y a une marche qui se soulève. »

« La cave est pleine ? »

« J’sais pas. J’y suis pas descendue depuis l’enterrement. »

Garcia a fait signe à l’agent de rester en haut. Elle m’a pris le bras. Le fauteuil est resté dans la cuisine. J’ai descendu l’escalier marche après marche, mes pieds en feu sur le béton froid, et à chaque marche je comptais. Treize.

En bas, l’ampoule a grésillé. Les étagères étaient encore là, avec des pots de confiture alignés. Mirabelles, étiquette de la main de maman. 2019. Ils n’avaient pas touché à ça, personne n’avait voulu de ses confitures.

« Poussez l’étagère, j’ai dit. Elle est devant la dernière marche. »

Garcia a poussé. Les pots ont tinté les uns contre les autres. Derrière, la marche du bas, plus large que les autres, avec une planche qui ne tenait pas tout à fait.

« Passez les doigts sous le bord. »

Elle s’est accroupie. Elle a enfilé ses gants. La planche a bougé, à peine, avec un bruit de bois sec, et elle s’est soulevée d’un bloc.

Dessous, dans un trou de la hauteur d’une main, une boîte de biscuits LU. Le couvercle rouillé, bosselé aux coins.

Garcia ne l’a pas touchée.

« C’est à vous, madame. Je filme. »

Elle a sorti son téléphone. J’ai pris la boîte à deux mains. Elle pesait plus qu’une boîte de biscuits. Le couvercle a coincé, puis il a cédé.

Un cahier d’écolier à couverture bleue. Une enveloppe blanche, écrite au feutre : « Cheveux – à faire analyser ». Et cinq lettres tenues par un élastique, l’adresse de l’expéditrice au dos de chacune. Mireille Petit. Annezin.

Petit.

Garcia a respiré une fois, longuement, par le nez. Elle n’a pas fait de commentaire.

J’ai défait l’élastique, posé les lettres sur mes genoux, glissé l’enveloppe dans le cahier. Mon pouce a trouvé la première page tout seul. Il y avait un 7 barré, comme maman le faisait toujours.

La première ligne était de sa main.

14 août. Josiane est venue après la cantine. Elle veut que je mette la maison au nom de Ludovic, « pour éviter les frais ». J’ai dit non. La maison est à Céline, point.

Elle a souri. Elle a dit : « Réfléchis, ma Nadine. Ta fille est fragile. Ludovic, lui, il sait gérer. » J’ai servi le café. Elle l’a pas fini.

29 août. Josiane m’apporte une tisane tous les soirs à 19 h, dans sa thermos verte. Verveine, tilleul. Elle reste assise au bout du lit jusqu’à ce que j’aie fini la tasse. C’est gentil de sa part.

17 septembre. Les pieds. Je les mets dans le lavabo à trois heures du matin. Le médecin dit que c’est les nerfs.

Je lisais assise sur la dernière marche, le cahier sur les genoux. Garcia tenait la lampe de son téléphone au-dessus de la page. Le béton était glacé et mes pieds brûlaient quand même.

Au-dessus de nous, l’agent marchait dans la cuisine vide. On entendait ses semelles sur le carrelage, puis plus rien.

« Je peux lire à votre place, si vous voulez. »

« Non. Elle l’a écrit pour moi. »

Maman écrivait comme elle parlait. Des phrases courtes, des 7 barrés, pas un mot compliqué. Il y avait trente et une dates, d’août à mars.

3 novembre. Les cheveux, par poignées dans la brosse. J’ai mis le foulard à pois. Josiane dit que c’est l’âge. Elle le dit à tout le monde, au téléphone, devant moi.

2 décembre. Josiane m’a redemandé pour la maison. Chez le notaire de Lens, un lundi, comme ça c’est réglé. J’ai dit : « Je vais y penser. »

Elle a regardé la thermos, pas moi. Elle a dit que j’avais mauvaise mine, que j’étais faible, que ça tournerait mal si je m’écoutais trop.

« Faible. »

Je l’ai dit tout haut. Garcia a levé les yeux. J’ai pensé au repas du dimanche, à la phrase de Josiane quand je me plaignais de la tête : faible, comme ta mère. Elle avait commencé par maman. Moi, c’était la suite.

19 décembre. Une ancienne de la cantine est passée. Elle m’a dit en riant que Josiane avait déjà perdu un mari avant Gérard. Un Petit, d’Annezin, mort jeune, des pieds et des cheveux, qu’elle disait. J’ai pas ri.

Le soir, j’ai coupé une mèche derrière l’oreille et je l’ai glissée dans une enveloppe. Je sais pas pourquoi. Si, je sais.