Il regardait Julien.

Pas avec gratitude.

Avec attention.

Comme s’il attendait quelque chose.

Claire ajouta :

— Vous avez compris ?

Julien prit une inspiration.

— Oui.

— Bien.

Puis il regarda André.

Ensuite Claire.

— Mais ce que vous avez fait reste mauvais.

Quelqu’un derrière la réception baissa les yeux pour cacher une réaction.

Claire devint parfaitement immobile.

— Vous pensez vraiment que votre stage vaut si peu ?

Julien répondit :

— Non.

— Alors pourquoi le risquer ?

Il hésita.

Puis dit :

— Parce qu’il n’a rien fait pour mériter ça.

Claire ouvrit la bouche.

Mais André bougea enfin.

Il posa son chiffon sur le chariot.

Puis glissa une main dans la poche de son pantalon.

Il en sortit un vieux smartphone noir.

Pas un téléphone luxueux.

Un appareil rayé.

Ancien.

Il tapa un numéro.

Quelques touches.

Le son sembla anormalement fort dans le hall.

Il porta le téléphone à son oreille.

Claire le regarda.

Julien aussi.

André attendit.

Puis :

— Oui.

Sa voix avait changé.

Pas son accent.

Pas son volume.

En posture.

Quelque chose s’était redressé en lui.

— J’ai trouvé exactement la personne que je cherchais.

Claire fronça les sourcils.

André poursuivit :

— Demandez au conseil d’administration de descendre dans le hall principal.

Julien crut avoir mal entendu.

Claire aussi.

— Tout le conseil, précisa André.

Pause.

— Oui. Maintenant.

Il raccrocha.

Le hall devint presque silencieux.

Claire regarda André.

— Qui êtes-vous ?

André remit le téléphone dans sa poche.

— Vous le saurez bientôt.

— Vous ne pouvez pas convoquer le conseil.

André sourit légèrement.

— Nous allons vérifier.

Un ascenseur aux vitres teintées.

Puis un deuxième.

Les portes s’ouvrirent.

Trois hommes en costume apparurent.

Puis deux femmes.

Puis encore plusieurs personnes.

Julien en reconnut certains.

Le directeur financier.

La directrice juridique.

Le président du comité d’audit.

Puis le directeur général lui-même.

Marc Delcourt.

Tout le monde se dirigea vers André.

Pas vers Claire.

Vers le vieil homme au chariot.

Marc Delcourt s’arrêta devant lui.

— Monsieur Laurent.

Claire pâlit.

Julien regarda André.

Puis Delcourt.

— Vous êtes donc venu.

André répondit :

— Comme prévu.

Delcourt regarda la flaque de café.

Puis Claire.

Puis Julien.

— Et ?

André tourna les yeux vers le stagiaire.

— J’ai ma réponse.

Claire murmura :

— Quelle réponse ?

André regarda Julien.

— Celle qui devait déterminer qui serait présent à la réunion de cet après-midi.

Julien resta figé.

Moi?

André hocha la tête.

— Vous.

Puis il se tourna vers le conseil.

— Nous allons commencer ici.

Delcourt fronça les sourcils.

— Dans le hall ?

— Oui.

André prit le manche de son balai.

— C’est ici que j’ai appris le plus de choses sur cette entreprise.


PARTIE 2 — LE FONDATEUR QUI AVAIT DISPARU

La première révélation arriva dix minutes plus tard.

André Laurent n’était pas agent d’entretien.

Pas officiellement.

Pas réellement.

Il était le fondateur de Novaxis Technologies.

Julien resta assis dans une petite salle du rez-de-chaussée en répétant mentalement l’information.

Fondateur.

La société employait près de dix-huit mille personnes.

Bureaux à Paris.

Lyon.

Berlin.

Madrid.

Montréal.

Singapour.

Elle développait des systèmes de cybersécurité, des logiciels industriels et des technologies de gestion énergétique.

Et l’homme qui avait passé plusieurs semaines à nettoyer le hall en silence avait créé tout cela.

Julien regarda André.

Même chemise usée.

Même pantalon gris.

Même chaussures anciennes.

Claire se tenait à l’autre bout de la pièce.

Elle semblait ne plus savoir où regarder.

Le directeur général prit la parole.

— André a fondé Novaxis il y a trente-neuf ans.

André corrigea :

— Trente-huit ans et neuf mois.

Delcourt sourit.

— Il n’a pas changé.

Julien exige :

— Mais pourquoi travailler ici comme… ?

Il regarda le chariot laissé dans le couloir.

André répondit :

— Parce que je ne travaillais pas.

— Alors quoi ?

— J’observais.

Claire leva enfin les yeux.

— Vous nous avez piégés.

André la regarda calmement.

— Non.

— Vous vous êtes déguisé.

— Oui.

— Vous avez caché votre identité.

— Oui.

— C’est un test.

— Oui.

Claire croisa les bras.

— Alors c’est un piège.

André réfléchit.

— Peut-être un peu.

Claire secoua la tête.

— Ce n’est pas équitable.

Julien la regarda.

Il ne s’attendait pas à être d’accord avec elle.

Mais il l’était, en partie.

André le remarqua.

— Vous pensez comme elle ?

Julien hésita.

— Un peu.

Claire sembla surprise.

André sourit.

— Expliquez.

Julien prit une inspiration.

— Vous vouliez voir comment les gens traitaient quelqu’un sans pouvoir.

— Oui.

— Mais personne ne savait qu’il était observé.

— C’est le principe.

— Justement.

Julien réfléchit.

— Si vous utilisez une mauvaise réaction pour décider de toute la valeur d’une personne, ça peut être injuste aussi.

André le répare.

La salle entière semblait attendre.

Puis il sourit.

— Voilà pourquoi vous êtes ici.

Claire fronça les sourcils.

— Donc maintenant il est récompensé parce qu’il vous contredit ?

André tourna la tête.

— Non.

— Alors pourquoi ?

— Parce qu’il me contredit même lorsqu’il pourrait gagner quelque chose à se taire.

Julien ne savait pas quoi répondre.

André poursuit :

— Et il vient de défendre la personne qui a menacé son stage.

Claire regarda Julien.

Quelque chose changea très légèrement dans son expression.


Novaxis traversait une crise silencieuse.

Pas financière.

La société était rentable.

Très rentable.

Le problème était culturel.

Depuis deux ans, les meilleurs jeunes employés partaient.

Pas tous.

Mais trop.

Les enquêtes internes montraient une baisse de confiance envers la direction.

Les équipes parlaient de hiérarchie lourde.

De peur de l’erreur.

D’un fossé entre dirigeants et personnel opérationnel.

André avait lu les rapports.

Puis les présentations destinées au conseil.

Elles racontaient une histoire plus rassurante.

« Période d’ajustement. »

« Évolution des attentes générationnelles. »

« Marché du talent plus compétitif. »

André avait demandé :

— Et si le problème, c’était nous ?

Personne n’avait vraiment répondu.

Alors il avait disparu du conseil pendant six semaines.