Mais la situation se compliqua.

Sans la vente, Novaxis devait financer une modernisation très coûteuse de la division.

Le directeur financier était clair.

— Garder l’activité coûte plus cher à court terme.

Julien écoutait.

André lui demanda :

— Votre avis ?

Julien secoua la tête.

— Je n’en ai pas encore.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne connais pas les chiffres.

André sourit.

— Très bien.

Julien demanda à voir les données.

Coûts.

Marges.

Investissements.

Carnet de commandes.

Compétences.

Il passa plusieurs nuits à lire.

Claire l’aida.

Pour la première fois, ils travaillèrent réellement ensemble.

Elle était excellente.

Rapide.

Précise.

Dure avec les idées.

Moins avec les gens.

Un soir, elle dit :

— Vous savez, je vous aurais probablement donné une mauvaise évaluation il y a un mois.

Julien leva les yeux.

— Pourquoi ?

— Trop de questions.

— Et maintenant ?

— Toujours trop de questions.

Il sourit.

– Plus ?

— Certaines sont utiles.


Ils découvrirent quelque chose.

La division n’était pas condamnée.

Elle manquait d’investissement.

Mais ses clients étaient fidèles.

Les contrats futurs importants.

Une modernisation pouvait la rendre rentable à nouveau.

Le problème était le délai.

Trois ans.

Le conseil hésitait.

Vendre immédiatement.

Ou investissez.

André demanda à Julien :

— Alors ?

Il répondit :

— Je pense qu’il faut garder.

— Pourquoi ?

— Parce que vendre maintenant signifie vendre après avoir volontairement affaibli la division.

— Moralement ?

— Aussi.

— Et financièrement ?

Julien montra les projections.

— Si ces chiffres sont fiables, le rendement à cinq ans est meilleur si on investit.

Le directeur financier regarda.

— Risque plus élevé.

— Oui.

— Donc ?

Julien répondit :

— Il faut décider si on accepte ce risque.

André sourit.

— Vous apprenez.

Julien ajouta :

— Et il faut demander aux équipes.

Un membre du conseil fronça les sourcils.

— Les équipes ne décident pas de la stratégie.

Julien répondit :

— Non. Mais elles connaissent peut-être des choses que les tableaux ne montrent pas.

André regarda la salle.

— Faites-le.


Trois ateliers furent organisés.

Techniciens.

Ingénieurs.

Commercial.

Production.

Les employés proposèrent des économies.

Des changements de fournisseurs.

Des nouveaux services.

Un technicien montra comment un ancien processus coûtait des milliers d’heures par an.

Personne au conseil ne le savait.

Le plan changea.

La modernisation coûterait moins que prévu.

Le conseil vota.

Neuf pour.

Trois contre.

La division serait conservée.

Thierry fut licencié après procédure.

Une enquête externe suivit.

Pas de humiliation publique.

André y tenait.

— La responsabilité n’est pas le spectacle.


Claire demanda un entretien avec André.

— Je veux quitter mon poste.

Il la regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que je fais partie du problème.

— Vous avez renversé un café.

Elle eut un rire bref.

— Pas seulement.

— Alors ?

— J’ai dirigé des équipes par peur.

— Et ?

— Je ne veux plus faire ça.

André réfléchit.

— Partir est facile.

Claire fronça les sourcils.

— Vous voulez que je reste ?

— Je veux que vous répariez là où vous avez abîmé.

Elle resta silencieuse.

– Commentaire ?

— Prenez la direction du nouveau programme de management.

Claire éclata presque de rire.

— Vous êtes sérieux ?

— Très.

— Après ce que j’ai fait ?

— Justement.

— Personne ne me respectera.

André sourit.

— Alors vous devrez le mériter.

Claire regarda Julien.

Il haussa les épaules.

— Il fait toujours ça.

— Quoi ?

— Transformer les problèmes en devoirs.

André répondit :

— Et vous êtes toujours stagiaire.


PARTIE 4 — LE HALL OÙ TOUT AVAIT COMMENCÉ

Cinq ans passèrent.

Novaxis changea.

Pas miraculeusement.

Les grandes entreprises ne changent pas comme dans les discours.

Certaines personnes partirent.

D’autres résistèrent.

Des managers détestèrent les nouvelles règles.

Certains programmes échouèrent.

Mais plusieurs choses restèrent.

Les évaluations de dirigeants incluaient désormais la rétention des équipes.

Les enquêtes de départ étaient transmises directement au comité d’audit.

Les salariés pouvaient contester certaines évaluations.

Les stagiaires avaient un référent indépendant.

Les équipes de service et maintenance participaient aux réunions trimestrielles sur les conditions de travail.

Surtout, l’entreprise avait appris à poser une question simple :

Qu’est-ce que les gens n’osent pas nous dire ?

Cette phrase venait d’André.

Julien disait qu’il aurait dû la déposer.

André répondait :

— Les bonnes questions doivent rester gratuites.


Julien avait vingt-sept ans.

Il n’était pas devenu directeur immédiatement.

Il avait terminé son stage.

Obtenu un poste d’analyste.

Puis chef de projet.

Puis responsable d’équipe.

Lentement.

Normalement.

André avait respecté sa demande.

Aucun raccourci.

Pas de poste secret.

Pas de titre créé pour lui.

Julien en avait été reconnaissant.

Il avait aussi compris quelque chose.

Refuser le favoritisme ne signifiait pas refuser le mentorat.

André l’avait conseillé.

Souvent.

Parfois trop.

— Vous avez vu mon mail ? demandait André.

— Il était 23 h 47.

— Et ?

— J’étais endormi.

— À vingt-sept ans ?

— C’est recommandé.

André soupirait.

— Votre génération manque d’engagement.

Julien riait.


Claire dirigeait désormais le programme de leadership humain.

Le titre la faisait grimacer.

Elle avait voulu l’appeler simplement « Management ».

André avait refusé.

— Trop vague.

Claire avait changé.

Elle restait exigeante.

Très.

Une présentation mauvaise restait mauvaise.

Un retard sans explication restait un retard.

Mais elle avait appris à distinguer la performance de l’humiliation.

Elle demandait maintenant :

— Qu’est-ce qui vous manque pour réussir ?

Avant de demander :

— Pourquoi avez-vous échoué ?

Certains employés restaient méfiants.

Elle l’acceptait.

Un jour, un jeune analyste lui dit :

— Vous avez une réputation.

Claire répondit :

— Je sais.

— Ça ne vous dérange pas ?

– Oui.

— Alors ?

— Je travaille à en construire une autre.

Julien avait entendu.

Il avait souri.


André vieillissait.

À soixante-dix-sept ans, il marchait avec une canne certains jours.

Il ne poussait plus de chariot.

Le vieux téléphone noir, en revanche, existait toujours.

Julien lui avait offert un smartphone neuf.

André l’avait utilisé trois jours.