Officiellement pour raisons de santé.
Puis il était revenu sous une autre identité interne.
Un prestataire de nettoyage temporaire.
Quelques membres seulement le savaient.
Delcourt.
La directrice juridique.
Le président du conseil.
Personne d’autre.
Il avait voulu voir.
Pas les réunions.
Pas les présentations.
Les couloirs.
Les pauses.
Les ascenseurs.
La manière dont les gens parlaient aux employés de nettoyage.
Aux agents d’accueil.
Aux stagiaires.
Aux assistants.
— Et ? demanda Julien.
André le regarda.
— J’ai appris beaucoup de choses.
— Mauvaises ?
— Certaines.
— Bonnes ?
— Aussi.
Il raconta.
Une directrice qui remerciait toujours le personnel d’entretien par leur prénom.
Un cadre qui laissait systématiquement ses déchets sur une table alors qu’une poubelle se trouvait à un mètre.
Un jeune développeur qui avait aidé André à porter un carton sans qu’on lui demande.
Un vice-président qui avait refusé de prendre l’ascenseur avec « le personnel de service ».
Claire baissa les yeux.
André poursuit :
— Le problème n’est pas que Novaxis soit rempli de mauvaises personnes.
Il regarda tout le monde.
— Le problème est qu’elle récompense parfois les mauvais comportements.
Delcourt demanda :
— Et Julien ?
André répondit :
— J’avais besoin d’un jeune salarié sans pouvoir formel.
— Pourquoi ?
— Parce que cet après-midi, le conseil doit choisir un nouveau programme de direction.
Julien fronça les sourcils.
— Quel programme ?
La directrice juridique expliqua.
Novaxis préparait une réforme interne.
Deux options.
La première était traditionnelle.
Programme sélectif.
Grandes écoles.
Les meilleurs performeurs.
Mentorat par des dirigeants.
Accès accéléré à des postes de management.
La deuxième, défendue par André, était différente.
Un programme fondé sur les recommandations de terrain.
Pas seulement les résultats.
La capacité à créer de la confiance.
À contredire proprement.
À protéger des collègues.
À reconnaître des erreurs.
— Et vous cherchiez quelqu’un pour votre démonstration, dit Julien.
André secoua la tête.
— Pas une démonstration.
— Alors ?
— Un exemple réel.
Julien eut un rire nerveux.
— C’est pire.
André sourit.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant tout le monde va croire que j’ai fait ça pour être remarqué.
Silence.
La phrase sembla toucher André.
Julien poursuit :
— Je ne savais pas qui vous étiez.
— Je sais.
— Mais les autres ne le savent pas.
— Maintenant, si.
— Justement.
Il regarda Claire.
Puis le conseil.
— Si vous me mettez immédiatement dans un programme spécial, la seule histoire que les gens retiendront, c’est : « défendez le milliardaire déguisé et vous serez récompensé ».
André resta silencieux.
Julien ajouta :
— Ce n’est pas la bonne leçon.
Delcourt sourit malgré lui.
André croisa les mains.
— Quelle serait la bonne ?
Julien réfléchit.
— Que personne ne devrait avoir besoin d’être le fondateur pour mériter du respect.
La pièce devint silencieuse.
André acquiesça lentement.
— Très bien.
Puis il se tourna vers le conseil.
— Nous changeons l’ordre du jour.
Claire demanda à parler à Julien quelques minutes plus tard.
Ils sortirent dans le couloir.
Elle resta droite.
Toujours élégante.
Toujours contrôlée.
Mais moins sûre.
— Pourquoi m’avez-vous défendue ?
Julien fronça les sourcils.
— Quand ?
– Être.
Elle désigna la salle.
— Vous avez dit que le test était injuste.
— Parce que je le pense.
— Après ce matin.
— Oui.
Claire le regarda.
— Vous auriez pu me laisser tomber.
Julien haussa les épaules.
— Ce n’est pas parce que vous avez eu tort que tout ce qui vous arrive ensuite devient automatiquement juste.
Cette phrase la frappa.
— Vous êtes toujours comme ça ?
— Comme quoi ?
— Insupportablement moral.
Julien sourit.
— Ma mère utilise plutôt « têtu ».
Claire regarda vers le hall.
— Je ne suis pas fière de ce matin.
Julien ne répondit pas.
— J’étais en colère.
— Contre André ?
— Non.
Elle prit une inspiration.
— Contre ma journée.
Julien attendit.
Claire expliqua.
Une présentation rejetée la veille.
Un appel du conseil à six heures trente.
Une promotion qu’on lui avait laissé entendre puis repoussée.
Une pression constante.
— Et j’ai vu André.
Elle ferma les yeux.
— J’ai voulu que quelqu’un d’autre se sente plus petit que moi.
Julien resta silencieux.
— C’est laid quand on le dit comme ça.
— Oui.
Claire le regarda.
— Merci.
— Vous ne vouliez pas que je mente.
Un léger sourire apparut.
Puis elle demanda :
— Vous pensez que je devrais être renvoyée ?
Julien réfléchit.
— Je ne suis pas RH.
— Julien.
Il soupira.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que si on vous renvoie, tout le monde dira que le problème était une méchante directrice.
Claire acquiesça lentement.
— Et il est plus grand.
— Oui.
— Vous savez que vous ressemblez déjà à André.
Julien fit une grimace.
— Je ne sais pas si c’est un compliment.
— Moi non plus.
L’après-midi, le conseil se réunit.
Cette fois, pas de grand écran.
André demanda que plusieurs salariés viennent.
Une réceptionniste.
Un technicien.
Une assistante de direction.
Deux développeurs.
Un agent de maintenance.
Julien.
Claire.
Puis André posa une question.
— Qu’est-ce qui vous empêche de dire la vérité ici ?
Personne ne répondit au début.
Puis la réceptionniste dit :
— Le niveau hiérarchique.
Le technicien :
— Les réunions où la décision est déjà prise.
Une développeuse :
— La peur d’être considérée comme négative.
Claire prit finalement la parole.
— Le fait qu’on confonde parfois exigence et dureté.
André la regarda.
— Vous parlez pour vous ?
— Oui.
Silence.
Puis Julien ajouta :
— Et le fait qu’on récompense les gens qui ne font jamais de vagues jusqu’au jour où on découvre qu’ils n’ont jamais rien empêché non plus.
André sourit.
— Voilà.
Mais une révélation plus grave apparut le soir même.
Le responsable des ressources humaines apporta un dossier.
Des enquêtes de départ.
Certaines n’avaient jamais été remontées au conseil.
Pourquoi ?
Parce qu’un groupe de dirigeants avait choisi de les classer en « données non représentatives ».