Puis était revenu à l’ancien.
— Pourquoi ?
— Le nouveau me demande constamment ce que je veux.
— C’est le principe.
— Je sais ce que je veux.
— Alors appuyez.
— Trop de boutons invisibles.
Julien abandonna.
Un matin, André demanda à Julien de le rejoindre dans le hall.
Même endroit.
Même pierre sombre.
Même réception.
Claire était là aussi.
Ils se retrouvèrent près de l’endroit où le café avait été renversé cinq ans plus tôt.
André regarda le sol.
— Vous vous souvenez ?
Claire répondit :
— Malheureusement.
Julien sourit.
— Moi aussi.
André regarda Claire.
— Vous regrettez ?
— Oui.
— Tout ?
Elle réfléchit.
— Non.
Julien la regarda.
Claire poursuivit :
— Je regrette ce que j’ai fait.
Elle désigna le hall.
— Mais pas d’avoir été forcée à regarder ce que j’étais devenue.
André acquiesça.
Puis il regarda Julien.
— Et vous ?
— J’aurais préféré finir mon café tranquillement.
André rit.
Puis devint sérieux.
— Je quitte le conseil.
Julien se figea.
— Quand ?
— Aujourd’hui.
Claire le savait visiblement déjà.
— Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?
André sourit.
— Parce que vous auriez préparé un discours.
— J’aurais préparé quelque chose de correct.
— Exactement.
Julien secoua la tête.
— Et maintenant ?
— Maintenant, vous continuez sans moi.
— C’est tout ?
— Presque.
André sortit une petite enveloppe.
Julien soupira.
— Si c’est un poste…
— Ce n’est pas un poste.
La femme.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
André.
Quarante ans plus jeune.
Trois personnes dans un petit bureau.
Une table bancale.
Deux ordinateurs.
Un câble partout.
— Novaxis ?
— Première semaine.
Julien regarda.
— Vous aviez des cheveux.
— Beaucoup.
Claire sourit.
André ajouta :
— Vous voyez l’homme à gauche ?
— Oui.
— Michel.
— Cofondateur ?
— Premier technicien.
— Et la femme ?
— Sophie. Comptabilité, RH, accueil, café.
Julien rit.
— Beaucoup de fonctions.
André regarda la photo.
— Ils avaient chacun autant de voix que moi.
— Pourquoi ?
— Parce que nous étions trois.
Il rangea doucement la photo dans l’enveloppe.
— Quand une entreprise devient grande, certaines personnes commencent à croire que la distance hiérarchique est naturelle.
Julien acquiesça.
— Elle ne l’est pas.
— Non.
André lui tendit ensuite quelque chose.
Son ancien badge d’agent d’entretien.
Julien le regarda.
— Pourquoi moi ?
— Je ne vous le donne pas.
— Alors ?
— Je veux que vous le mettiez dans les archives de l’entreprise.
Claire éclata de rire.
— Vous voulez un musée à votre gloire.
André proteste.
— Pas du tout.
Julien regarda le badge.
— Quel texte ?
André réfléchit.
— Aucun.
— Il faut expliquer.
— Non.
— Les gens ne comprendront pas.
— Alors ils poseront des questions.
Julien sourit.
— Vous adorez ça.
— Énormément.
André quitta officiellement le conseil.
Pas l’entreprise.
Il venait encore boire un café.
Parfois, il s’asseyait dans le lobby.
Personne ne savait s’il observait.
Cela rendait certains directeurs nerveux.
Claire trouvait cela très amusant.
Un jour, elle dit :
— Vous comprenez que votre simple présence fausse maintenant toutes les observations.
André répondit :
— C’est pour cela que j’ai besoin de vous.
— Pour quoi ?
— Voir ce que je ne peux plus voir.
Claire resta silencieuse.
C’était peut-être le plus grand signe de confiance qu’il lui avait donné.
Deux ans plus tard, André mourut chez lui.
Paisiblement.
Il avait soixante-dix-neuf ans.
La nouvelle traversa Novaxis en quelques heures.
Pas de grand spectacle.
Le conseil proposa une cérémonie immense.
La famille refusa.
Une cérémonie plus simple eut lieu.
Des dirigeants.
Des ingénieurs.
Des employés de nettoyage.
Des anciens stagiaires.
Des techniciens.
Des réceptionnistes.
Des gens qui avaient travaillé avec André en 1988.
Julien regarda la foule.
Il comprit que l’importance d’André ne se mesurait pas à la taille de l’entreprise.
Mais à la diversité des personnes qui pensaient avoir une histoire personnelle avec lui.
Après la cérémonie, Claire rejoignit Julien.
— Il vous a laissé quelque chose ?
— Pourquoi tout le monde me demande ça ?
— Parce que vous étiez son protégé.
— Je n’étais pas son protégé.
— Julien.
Il soupira.
— Une lettre.
— Qu’est-ce qu’elle dit ?
— Je ne l’ai pas encore ouverte.
Claire sourit.
— Pour une fois, vous ne préparez pas trop.
La lettre disait :
« Julien,
Si vous lisez ceci, je suppose que j’ai finalement trouvé une réunion à laquelle je ne peux pas assister.
Vous m’avez contredit le premier jour.
Continuez.
Mais attention : contredire devient aussi une manière de rechercher le pouvoir si l’on commence à aimer trop fort le rôle de celui qui a raison.
Claire vous apprendra peut-être cela mieux que moi.
Ne cherchez pas à devenir fondateur.
Ne cherchez pas à devenir symbole.
Faites simplement en sorte que les gens puissent parler avant qu’un vieil homme doive se déguiser en agent d’entretien pour découvrir la vérité.
Et si un jour vous voyez quelqu’un renverser volontairement son café sur un sol propre, vous avez mon autorisation de lui donner une serpillière.
André. »
Julien éclata de rire.
Puis pleura.
Dix ans après le matin du hall, Julien Moreau avait trente-deux ans.
Il était directeur des opérations stratégiques d’une division de Novaxis.
Pas membre du conseil.
Pas encore.
Claire était devenue directrice générale adjointe.
Certains avaient été surpris.
D’autres non.
Elle avait gagné sa place.
Pas malgré ce qu’elle avait fait.
En partie parce qu’elle avait appris à ne pas l’effacer.
Elle racontait parfois l’histoire elle-même aux nouveaux managers.
Pas les détails sur André.
Seulement :
— J’ai un jour humilié publiquement un employé parce que j’étais moi-même en colère. Si vous croyez que votre poste vous empêche de faire quelque chose d’aussi petit, vous êtes précisément en danger de le faire.
Julien respectait cela.
Un matin de septembre, un nouveau stagiaire arriva.
Dix-neuf ans.
Très nerveux.
Il portait un costume légèrement trop grand.