André devint livide.

— Qui a décidé cela ?

Silence.

Puis un nom apparut.

Le directeur des opérations internes.

Thierry Valmont.

Un homme présent au conseil depuis onze ans.

Proche de Delcourt.

Ancien collaborateur d’André.

Il entra dans la salle une heure plus tard.

— On m’a dit qu’il y avait un problème.

André posa les dossiers devant lui.

— Explique.

Thierry les regarda.

— Ce sont des commentaires anonymes.

— Ils sont des centaines.

— Les enquêtes de départ sont émotionnelles.

— Et ?

— Elles ne représentent pas nécessairement la culture réelle.

Julien observa.

André demanda :

— Alors pourquoi ne pas les montrer ?

Thierry répondit :

— Pour éviter les réactions disproportionnées.

Claire intervint :

— Vous les avez cachées.

Thierry se tourna vers elle.

— Après ce matin, je trouve votre indignation intéressante.

Claire pâlit.

Julien regarda Thierry.

— Ce n’est pas une réponse.

Thierry fronça les sourcils.

— Et vous êtes ?

— Le stagiaire.

— Alors restez à votre place.

Julien se tut.

André, lui, fixa Thierry.

— Voilà exactement le problème.


PARTIE 3 — LE DOSSIER QUE PERSONNE NE VOULAIT LIRE

L’enquête commença dès le lendemain.

Pas une enquête publique.

Interne.

Indépendante.

Le conseil nomma un cabinet extérieur.

André exigea un accès total.

Mails.

Enquêtes RH.

Promotions.

Départs.

Signalements.

Évaluations.

Pendant trois semaines, l’entreprise continua de fonctionner normalement.

En apparence.

Mais tout le monde sentait quelque chose.

Les conversations changeaient lorsque Claire entrait dans une pièce.

Julien recevait des regards.

Certains admiratifs.

D’autres méfiants.

Un stagiaire lui demanda :

— Alors, ça fait quoi d’être le favori du fondateur ?

Julien répondit :

— Fatigant.

L’autre rit.

— Tu vas avoir un poste ?

— Je ne sais pas.

— Bien sûr que si.

Julien sentit exactement ce qu’il avait craint.

L’histoire se simplifiait.

Il devenait « le jeune homme choisi ».

Cela le dérangeait.

Il alla voir André.

— Il faut que ça s’arrête.

André leva les yeux de ses papiers.

— Quoi ?

— Cette histoire.

— Laquelle ?

— Que vous m’avez choisi.

André sourit.

— Mais je vous ai choisi.

— Oui, et c’est le problème.

— Expliquez.

Julien s’assit.

— Je veux finir mon stage normalement.

— Normalement ?

— Évaluation. Travail. Résultats.

— Et après ?

— Si je mérite un poste, j’en aurai un.

André le regarda.

— Vous refusez mon programme ?

— Oui.

— Vous savez que des centaines de personnes tueraient pour cette place.

— Je sais.

— Et vous la refusez.

— Oui.

André sourit.

— Très bien.

Julien fronça les sourcils.

— Vous n’êtes pas vexé ?

— Un peu.

Ils rirent.

Puis André ajouta :

— Mais votre décision confirme que j’avais raison.

Julien soupira.

— Vous trouvez toujours un moyen de gagner.

— L’âge.


L’enquête révéla progressivement un système.

Pas une conspiration spectaculaire.

Quelque chose de plus ordinaire.

Des promotions accordées à ceux qui obtenaient des résultats rapidement.

Même si leurs équipes partaient.

Des managers évalués sur les délais.

Pas sur le turnover.

Des responsables récompensés pour « ne pas remonter de problèmes ».

Des enquêtes dont les mauvaises réponses disparaissaient dans des annexes.

Des signalements reclassés.

Des stagiaires jugés « pas assez assertifs » lorsqu’ils exprimaient un doute.

Des femmes qualifiées de « trop émotionnelles » pour les mêmes comportements qualifiés de « passionnés » chez certains hommes.

Claire lut plusieurs exemples.

Elle pâlit.

Elle avait utilisé certains de ces mots elle-même.

Pas volontairement pour discriminer.

Mais parce que c’était la langue de l’entreprise.

Elle commença à comprendre que la culture se transmettait aussi par vocabulaire.

Un jour, elle demanda à Julien :

— Vous pensez que j’ai été comme ça ?

Il répondit :

— Parfois.

— Vous êtes incapable de mentir ?

— Pas incapable.

— Vous pourriez essayer.

Ils sourirent.

Claire poursuivit :

— Je pensais qu’être dure me protégeait.

— De quoi ?

— D’être considérée comme faible.

Julien acquiesça.

— Ça, je peux comprendre.

— Vous ?

Il hésita.

— Je suis le stagiaire sans école prestigieuse.

— Votre école est bonne.

— Pas celle que les gens citent spontanément dans ce bâtiment.

Claire comprit.

— Alors vous avez quoi ?

— Le calme.

— Et ?

— Je prépare trop.

Elle sourit.

— Oui. Vos slides ont parfois trente pages de trop.

— Merci.


Le vrai choc arriva la quatrième semaine.

L’enquête découvrit que Thierry Valmont ne s’était pas contenté de cacher des données.

Il avait aussi modifié plusieurs évaluations de performance.

Pourquoi ?

Pour favoriser une restructuration.

Une importante division de Novaxis devait être vendue.

La branche maintenance industrielle.

Près de mille deux cents employés.

Thierry soutenait la vente depuis deux ans.

Les équipes concernées avaient régulièrement signalé des problèmes de sous-investissement.

Les rapports les plus critiques avaient été minimisés.

Cela rendait la division moins performante.

Donc plus facile à présenter comme « non stratégique ».

André lut le dossier.

Son visage se ferma.

— Combien vaut cette vente ?

Delcourt donna le montant.

Très élevé.

— Et qui conseille l’acheteur ?

Silence.

La directrice juridique répondit :

— Un cabinet où travaille le fils de Thierry.

André posa lentement les papiers.

— Il a déclaré le conflit ?

— Pas entièrement.

Julien regarda Claire.

Claire comprit.

Cette fois, ce n’était plus une question de mauvais management.

C’était une question d’intérêt personnel.

Thierry fut convoqué.

Il nia.

Puis admit une partie.

— Mon fils n’a aucun pouvoir sur la transaction.

André demanda :

— Vous avez caché les signalements ?

— J’ai filtré du bruit.

— Vous avez modifié des évaluations ?

— Pour harmoniser.

— Vous avez soutenu une vente qui avantage un cabinet lié à votre famille ?

— Indirectement.

André resta calme.

— Sortez.

Thierry blanchit.

— André.

— Sortez.

— Après vingt-cinq ans ?

— Justement.

Thierry se leva.

Puis regarda Julien.

— Tout ça pour lui ?

André répondit :

— Non.

Il désigna les dossiers.

— Pour eux.

Les mille deux cents employés.