PARTIE 1 — SOIXANTE-TREIZE MILLIONS ET UNE SIGNATURE QUI N’ÉTAIT PAS LA MIENNE

— Tu as jusqu’à dimanche pour dégager de ma maison.

Ludovic m’avait lancé cette phrase à 6 h 14 du matin avec une inconnue accrochée à son bras.

Le mot qui m’avait frappée n’était même pas dégager.

C’était ma.

Sa maison.

Comme si six années de mariage pouvaient être effacées avec un adjectif possessif prononcé assez fort.

Ludovic ne devait rentrer que vendredi.

Il était parti lundi à Toulouse, officiellement pour un salon professionnel. Moi, j’étais restée à Vierzon avec mes horaires à l’EHPAD, mes blouses à repasser, les factures à vérifier et cette vie très ordinaire dont je pensais encore, vingt-quatre heures auparavant, qu’elle était la nôtre.

La veille, après mon service, j’avais pris un café au tabac de la place.

Un euro cinquante.

Puis, sur une impulsion, un ticket EuroMillions.

Le buraliste avait plaisanté :

— Allez, Nathalie, un mardi, ça peut porter chance.

J’avais répondu :

— Avec ma chance, je vais surtout gagner un deuxième café.

À 22 h 40, j’étais assise seule dans ma cuisine.

La toile cirée collait légèrement sous mon avant-bras.

J’avais ouvert les résultats sur mon téléphone.

Puis j’avais comparé.

Une fois.

Deux.

Trois.

À la cinquième, j’avais arrêté parce que mes doigts tremblaient trop.

Les cinq numéros.

Les étoiles.

Tout.

Le jackpot annoncé :

73 000 000 d’euros.

Je me souviens d’avoir regardé ma bouilloire.

Voilà le genre de chose absurde que le cerveau fait lorsqu’il refuse une information.

Soixante-treize millions.

Et moi, je regardais une bouilloire avec du calcaire sur le bec.

J’avais glissé le ticket dans une pochette transparente, au fond de mon sac.

Puis je n’avais pas dormi.

J’avais imaginé la tête de Ludovic.

Je m’étais demandé s’il pleurerait.

S’il rirait.

S’il me prendrait dans ses bras.

Pendant six années, nous avions vécu avec des fins de mois surveillées, un crédit immobilier, mes nuits supplémentaires à l’EHPAD et ses périodes d’emploi irrégulier.

Je m’étais dit :

Ça y est. On va respirer.

À 6 h 10, sa voiture avait tourné dans l’allée.

J’avais dévalé l’escalier.

Ludovic était entré.

Pas seul.

La femme à son bras était grande, blonde, manteau beige impeccable, petite valise noire.

Il avait refermé la porte derrière lui.

— Nathalie, voici Constance.

Constance m’avait adressé le genre de sourire poli qu’on réserve à quelqu’un dont on préférerait qu’il quitte rapidement la pièce.

Ludovic avait desserré sa cravate.

— C’est fini.

J’étais restée debout près de la table.

— Qu’est-ce qui est fini ?

— Nous.

Puis il avait indiqué Constance d’un mouvement de tête.

— Elle, c’est la femme qu’il me faut.

Je me souviens avoir pensé à mes blouses humides sur l’étendoir.

À six années de gardes.

À Ludovic qui, pendant presque deux ans, « cherchait sa voie ».

À ses formations que nous avions payées.

À ses petites activités de commercial indépendant qui ne rapportaient parfois presque rien.

À toutes les fois où il m’avait dit :

— Quand ça décollera, je te rendrai tout.

Je n’avais jamais compté.

Voilà peut-être mon premier tort.

Pas de l’avoir aidé.

D’avoir cru que ne pas compter était la preuve qu’on s’aimait.

— Tu as bien réfléchi ? ai-je demandé.

Il avait ri.

— Ne fais pas la pitoyable, Nathalie.

Ce mot-là m’avait rendu étrangement lucide.

Pitoyable.

Je n’étais plus la femme avec laquelle il fallait négocier une séparation.

J’étais déjà, dans sa tête, quelqu’un à débarrasser.

J’ai fermé la fermeture éclair de mon sac.

Constance regardait autour d’elle.

Le salon.

Le buffet de ma grand-mère.

Les rideaux que j’avais cousus.

— Ludo m’a dit que la maison était quasiment à lui.

Quasiment.

J’avais presque souri.

L’acte d’achat disait autre chose.

Nous étions mariés sous un régime de séparation de biens choisi avant notre mariage, à une époque où ni l’un ni l’autre n’avait grand-chose à séparer.

Mais trois ans plus tard, à la mort de ma grand-mère, j’avais reçu un héritage.

Lors de l’achat de la maison, le notaire avait tout détaillé.

Mon apport provenant de cet héritage.

Le crédit.

Les quotes-parts de propriété.

Soixante-huit pour cent pour moi.

Trente-deux pour cent pour Ludovic.

Pas parce que j’étais plus intelligente.

Parce que Maître Beaumont avait insisté :

— Les gens s’aiment aujourd’hui. Moi, mon métier, c’est aussi d’écrire ce qui se passera s’ils ne s’aiment plus demain.

À l’époque, Ludovic avait plaisanté.

— Vous êtes joyeux, comme homme.

Ce matin-là, je remerciais intérieurement ce notaire pessimiste.

— Dimanche, avait repris Ludovic. Après, tu laisses les clés sur la table.

— Bien sûr.

Il avait souri.

Il croyait que j’avais capitulé.

Je suis montée.

J’ai verrouillé la porte de notre chambre.

À 7 h 02, j’ai appelé le service dédié aux grands gagnants de la FDJ.

L’homme au téléphone fut calme.

Presque trop calme.

Il me demanda d’abord où se trouvait le ticket.

— Dans ma main.

— Ne le quittez pas.

Il me donna plusieurs consignes de sécurité et de prise de rendez-vous.

Je notais sur une enveloppe d’EHPAD.

Mon prénom.

Mon nom.

Des photographies nettes du recto et du verso pour mes propres archives, sans les diffuser.

Conservation soigneuse.

Pas d’annonce à la famille.

Pas de publication.

Pas de selfie avec le ticket.

À un moment, il dit :

— Surtout, n’agissez pas comme si l’argent était déjà sur votre compte. Nous allons d’abord authentifier et organiser les démarches.

Cette phrase m’a fait du bien.

Elle ramenait soixante-treize millions dans le monde réel.

En bas, Constance tirait sa valise sur le carrelage.

Puis Ludovic frappa.

— Nathalie ?

Silence.

— Ouvre deux minutes.

Je ne répondis pas.

Il prit sa voix de commercial.

— Constance veut voir la chambre. Tu peux vider tes affaires avant midi ? On a un rendez-vous demain, il faut que la maison soit…

Il s’arrêta.

— Enfin, qu’elle soit présentable.

Je regardai la porte.

Un rendez-vous.

Quel rendez-vous ?

— Je descends, ai-je menti.

Je ne suis pas descendue.

À 8 h 31, j’ai appelé l’étude de Maître Beaumont.