Parce que c’était presque vrai dans un domaine précis.

Je faisais confiance.

Je signais parfois les documents qu’il me présentait après les avoir parcourus rapidement.

Assurance auto.

Changement de fournisseur.

Renouvellement de contrat.

Pas n’importe quoi.

Mais assez pour qu’il ait construit de moi cette image.

Constance continua :

— Il a aussi dit quelque chose qui me gêne beaucoup maintenant.

— Quoi ?

Elle prit une respiration.

— « Au pire, j’ai dix ans de ses signatures dans un classeur. »

Le silence dans le bureau devint total.

Je pensais aux formulaires fiscaux.

Aux abonnements.

Aux assurances.

À toutes ces pages où mon nom existait.

Élodie nota la phrase.

Constance pleurait.

— Je ai cru que c’était une blague.

Je n’ai pas dit :

Comment avez-vous pu ?

Je savais exactement comment.

Parce qu’on interprète les phrases inquiétantes à travers la personne qu’on pense connaître.

Moi aussi, je l’avais fait pendant six ans.

Avant de partir, Constance demanda :

— Vous allez rester avec lui ?

Je presque ris.

— Non.

Elle hocha la tête.

— Moi non plus.

Ce jour-là, Ludovic perdit deux femmes.

Pas parce que nous nous étions alliées contre lui.

Parce que deux versions incompatibles de sa vie venaient de se rencontrer dans la même pièce.

PARTIE 5 — PARIS

Deux semaines après avoir acheté le ticket, je suis allée à Paris dans le cadre organisé pour sa vérification et sa prise en charge.

Mon père voulait venir.

— Pour quoi faire ?

— Protection.

— Tu as soixante-neuf ans et une sciatique.

— Justement. Personne ne soupçonnera le garde du corps.

Élodie m’avait conseillé de limiter les personnes informées.

Papa savait désormais.

Je lui avais annoncé le jackpot la veille.

Il avait d’abord cru que je plaisantais.

Puis il avait demandé :

— Soixante-treize millions de quoi ?

— D’euros.

Il s’était assis.

Longtemps.

Puis :

— Bon.

— « Bon » ?

— Je réfléchis.

— À quoi ?

— À la manière de te convaincre de ne pas acheter un yacht.

Je éclatai de rire.

C’était la première fois depuis la découverte que je riais réellement.

Il ajouta :

— Tu as le mal de mer dans une piscine.

Le rendez-vous fut beaucoup moins glamour que mes fantasmes.

Identité.

Vérifications.

Authentification.

Explications.

Sécurité.

Confidentialité.

Accompagnement.

Pas une valise de billets.

Pas de champagne obligatoire.

J’entendis plusieurs fois :

— Ne prenez aucune décision majeure dans la précipitation.

Je pensais :

Trop tard pour le divorce.

Mais pour le reste, oui.

Je rencontrai ensuite, séparément, un avocat fiscaliste et un conseiller patrimonial indépendant recommandé après vérifications. Je voulais quelqu’un qui ne soit pas payé pour me vendre le premier produit venu.

Je avais passé vingt-deux ans à changer des protections, laver des personnes dépendantes et compter les comprimés sur des chariots.

Je savais reconnaître une situation où un patient vulnérable pouvait être influencé.

Je décidai de me traiter moi-même comme quelqu’un de vulnérable.

Pas faible.

Vulnérable.

Parce que 73 millions rendent soudain beaucoup de gens très attentionnés.

Je mis en place une organisation temporaire.

Comptes sécurisés.

Pas de grandes acquisitions.

Pas de prêts familiaux improvisés.

Pas d’annonce publique.

Une liste très courte de professionnels.

Mon père.

Mon avocate.

Mon notaire.

Et personne d’autre.

Je ne quittai pas mon travail immédiatement.

Je demandai quelques jours.

Puis un arrêt court lié au choc de ma séparation.

Pas un faux arrêt parce que j’étais riche.

Un vrai arrêt parce que je ne dormais plus et que je faisais des crises d’angoisse dans les vestiaires.

Une semaine après la validation du gain, je me réveillai chez mon père et compris soudain :

je n’avais plus besoin de retourner faire des toilettes à six heures du matin pour payer mon crédit.

La pensée me remplit de soulagement.

Puis de culpabilité.

J’avais aimé mon métier.

Pas chaque minute.

Pas chaque chef.

Pas chaque patient qui me traitait comme une domestique.

Mais j’étais aide-soignante.

Depuis vingt-deux ans.

Si j’arrêtais, qui étais-je ?

Mon père répondit :

— Nathalie.

Je le regardai.

— Très drôle.

— Non.

Il posa son journal.

— Tu as passé assez de temps à croire que ta valeur était liée à ce que tu supportais.

La phrase me heurta.

Ludovic disait souvent :

— Nathalie tient le coup. Elle est solide.

Comme si être solide signifiait qu’on pouvait déposer davantage de poids.

Je pris finalement un congé plus long avant de démissionner plusieurs mois après.

Je ne voulais pas partir en pleine nuit après un virement bancaire.

J’ai organisé mon départ.

J’ai salué les résidents.

J’ai pleuré avec certaines collègues.

Une dame de quatre-vingt-douze ans m’a demandé :

— Vous partez pourquoi ?

J’ai répondu :

— J’ai la possibilité de changer de vie.

Elle m’a regardée très sérieusement.

— Alors changez-la avant d’être vieille.

Je n’ai jamais oublié.

Pendant ce temps, Ludovic ne savait toujours rien.

Il pensait que j’étais chez mon père parce que j’étais brisée.

Il envoyait des messages.

Tu compliques tout pour un papier.

Puis :

La maison doit être vendue de toute façon.

Puis :

Si tu refuses, je demanderai le partage judiciaire et tu perdras du temps et de l’argent.

Le dernier était juridiquement possible en partie.

Un indivisaire n’est pas condamné à rester éternellement en indivision.

Il pouvait demander le partage.

Mais ce n’était pas la même chose que me chasser dimanche.

Élodie répondit par voie professionnelle.

Nous étions prêts à discuter du devenir du bien dans le cadre du divorce.

Pas à valider une fausse signature.

Ludovic répliqua :

Elle n’a pas les moyens de racheter ma part.

Lorsque Élodie me lut cette phrase, je regardai mon café.

Puis :

— Techniquement, si.

Elle sourit.

— N’utilisez pas encore ce sourire devant lui.

PARTIE 6 — LES COMPTES

Je pensais connaître nos finances.

Je connaissais les factures.

Le crédit.

L’électricité.

Les assurances.

Je ne connaissais pas les mouvements.

Notre séparation de biens signifiait que nous avions chacun des comptes personnels.

Nous avions aussi un compte joint pour les dépenses de maison.