À la fin, elle demanda :

— Y a-t-il un autre élément financier important dont je devrais avoir connaissance ?

Je regardai mon sac.

Très important.

Soixante-treize millions important.

— Peut-être.

Silence.

— « Peut-être » à quel niveau ?

Je pris une respiration.

— J’ai vérifié un ticket EuroMillions hier soir.

— Et ?

— Il correspond au jackpot.

Silence total.

Pour la première fois de la matinée, quelqu’un n’avait plus rien à dire.

Puis :

— Vous l’avez déclaré à votre mari ?

— Non.

— Ne le faites pas pour l’instant.

Elle reprit aussitôt son ton professionnel.

— Pas pour le cacher juridiquement.

— Pour éviter qu’une information de cette ampleur circule avant que nous ayons vérifié votre régime matrimonial, l’origine du ticket, la procédure de paiement et vos obligations dans le cadre d’une éventuelle séparation.

J’ai presque ri.

— Donc je ne peux même pas savourer ?

— Vous pourrez savourer plus tard.

Puis :

— Aujourd’hui, vous sécurisez.

À 10 h 20, Ludovic et Constance quittèrent la maison.

Je les observai depuis la fenêtre.

Ludovic avait mis une veste.

Constance portait un dossier sous le bras.

Avant de monter dans la voiture, elle leva les yeux vers notre chambre.

Je me suis reculée.

Dès que leur voiture disparut, j’ai fait le tour de la maison avec mon téléphone.

Photographies.

Salon.

Cuisine.

Garage.

Bureau.

Placards.

Pas pour inventer un cambriolage futur.

Pour documenter l’état des lieux.

Dans le petit bureau de Ludovic, je ai vu une chemise cartonnée rouge posée sur une étagère.

Je n’ai pas fouillé un ordinateur privé.

Je n’ai pas forcé de tiroir.

Mais la chemise portait une étiquette :

MAISON — VENTE.

Elle était ouverte.

À l’intérieur, une copie de l’acte de propriété.

Un diagnostic énergétique.

Des photographies de notre maison.

Et une impression d’email.

Constance : Si la vente passe à 310, on peut prendre l’appartement d’Orléans sans attendre.

Réponse de Ludovic :

Ça passera. Nathalie signera ou je réglerai ça autrement.

Date :

trois semaines plus tôt.

Je pris une photographie de la feuille.

Puis je remis tout exactement où je l’avais trouvé.

À midi, je quittai la maison avec deux sacs.

Le ticket dans une pochette.

La pochette dans une petite sacoche zippée que je portais sous mon manteau.

J’ai laissé les clés dans ma poche.

Pas sur la table.

Je n’avais pas « dégagé ».

J’avais choisi de ne pas rester seule au milieu d’une situation que je ne comprenais plus.

Il y avait une énorme différence.

PARTIE 3 — 68 %

Mon père n’a pas posé de question lorsque j’ai sonné.

Il a ouvert.

Il a regardé mes deux sacs.

Puis :

— Tu restes combien de temps ?

— Je ne sais pas.

— D’accord.

Voilà pourquoi je l’aimais.

Pas de :

Je te l’avais dit.

Pas de :

Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

Il a fait du café.

Seulement lorsque je me suis assise, il a demandé :

— Tu veux parler ?

Je lui ai raconté Ludovic.

Constance.

Le compromis.

Pas encore les 73 millions.

Je ne pouvais pas.

Une catastrophe à la fois.

Papa s’appelait Bernard Lefèvre.

Soixante-neuf ans.

Ancien mécanicien SNCF.

Il détestait Ludovic depuis notre première rencontre, mais il s’était imposé une règle :

— C’est ton mari. Si tu ne me demandes pas, je ne m’en mêle pas.

Ce jour-là, il ne respecta cette règle qu’à moitié.

— Il t’a dit que la maison était à lui ?

— Oui.

— L’acte dit toujours 68-32 ?

Je le regardai.

— Tu te souviens ?

— J’étais chez le notaire.

Il but son café.

— Et j’ai une mémoire exceptionnelle lorsque quelqu’un essaie de prendre quelque chose à ma fille.

Je souris malgré moi.

À 14 heures, Maître Beaumont m’appela.

L’agence avait confirmé l’existence du compromis.

Le négociateur immobilier affirmait avoir rencontré Ludovic seul lors des premières visites.

Selon lui, Ludovic avait expliqué que j’étais d’accord avec la vente mais que mes horaires de travail rendaient les rendez-vous difficiles.

Le compromis avait ensuite été transmis sous forme scannée avec une signature manuscrite attribuée à chacun de nous.

— Ils ne vous ont jamais rencontrée ?

— Non.

— Pas d’appel vidéo ?

— Non.

— Pas d’email direct avec moi ?

— Une adresse a été utilisée.

Mon ventre se noua.

— Laquelle ?

Il me la lut.

nathalie.morel18@…

Ce n’était pas la mienne.

— Elle a répondu à leur demande de confirmation ?

— Oui.

Mon cœur accéléra.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

Beaumont lut :

Je confirme notre décision de vendre et laisse Ludovic gérer les aspects pratiques. Mes horaires professionnels ne me permettent pas d’être disponible. Cordialement, Nathalie.

Je fermai les yeux.

Encore une Nathalie fabriquée.

Une femme qui travaillait trop pour être présente.

Une femme qui laissait son mari gérer.

Une femme qui signait quand on avait besoin d’elle.

— Est-ce que la maison est vendue ?

— Non.

Il insista sur le mot.

— Un compromis peut créer des engagements, mais une vente immobilière ne se transfère pas par magie avec un PDF et une signature litigieuse.

Puis :

— L’acte authentique n’a pas eu lieu.

— Et il n’aura pas lieu dans ces conditions.

Je respirai pour la première fois correctement.

— L’acquéreur ?

— Un couple de Bourges.

— Ils semblent extérieurs à votre conflit.

Cela me soulagea étrangement.

Je ne voulais pas découvrir cinquante conspirateurs.

— Ils ont versé quelque chose ?

— Un dépôt devait être organisé dans le cadre habituel, mais le dossier a été suspendu.

Puis :

— Nous allons les protéger eux aussi autant que possible. Ils pourraient être victimes de cette situation.

La phrase comptait.

Ludovic avait créé un problème qui dépassait notre mariage.

Beaumont poursuivit :

— Votre acte est clair sur les quotes-parts.

— 68 % pour vous, 32 % pour lui.

— Votre apport initial provenait de fonds propres identifiés venant de la succession de votre grand-mère.

— Vous avez également signé un contrat de séparation de biens.