Pendant longtemps, chacun versait selon un montant convenu.

Puis, lorsque Ludovic avait perdu son emploi, j’avais pris davantage.

Ensuite il avait recommencé à gagner.

Mais l’habitude était restée.

Je versais 1 900 euros.

Lui 850.

Lorsque je lui demandais :

— Tu peux augmenter ?

Il répondait :

— Ce mois-ci est mauvais.

Puis le mois suivant.

Puis encore.

Élodie me fit travailler avec une experte-comptable spécialisée dans les séparations patrimoniales.

Sarah Benhamou.

Elle posa une règle :

— On ne qualifie rien avant de comprendre.

J’aimais cette femme.

Nous avons reconstitué.

Le crédit immobilier était prélevé sur le compte joint.

Les assurances aussi.

Les charges.

Les courses.

Pendant trente mois, j’avais financé environ 69 % des entrées du compte.

Ludovic environ 31 %.

Ironiquement proche de nos quotes-parts de maison.

Mais à côté de cela, il y avait des transferts que je ne connaissais pas.

4 500 euros.

Puis 3 000.

Puis 6 800.

Du compte joint vers son compte personnel.

J’avais accès au compte.

J’aurais pu voir.

Je ne regardais que le solde.

Pas l’historique détaillé.

— C’est du vol ? demandai-je.

Sarah secoua la tête.

— Ne simplifions pas.

Un compte joint permettait à chacun d’effectuer certaines opérations.

Cela ne signifiait pas que tout usage était légitime dans toutes les relations entre époux, ni que les sommes disparaissaient des comptes à faire au moment de la séparation.

Mais ce n’était pas automatiquement :

Il a volé chaque euro transféré.

Nous devions comprendre les motifs.

Ludovic avait libellé certains virements :

FRAIS PRO.

D’autres :

REMBOURSEMENT.

Nous avons demandé les justificatifs par les voies appropriées.

Une partie correspondait réellement à des avances qu’il disait avoir faites auparavant.

Une autre ne collait pas.

Environ 17 600 euros avaient servi, directement ou indirectement, à des dépenses liées à sa nouvelle vie.

Acompte d’un véhicule en location longue durée.

Week-ends.

Mobilier commandé avec Constance.

Réservation pour l’appartement d’Orléans.

Encore une fois, la situation n’était pas aussi simple que :

il a pris mon argent.

Mais l’argent provenait en partie d’un compte alimenté majoritairement par moi pour le ménage.

Et surtout, il me disait au même moment qu’il ne pouvait pas contribuer davantage.

Sarah résuma :

— Mauvaise transparence.

— Possible détournement de l’objet convenu du compte commun.

— Éléments à discuter dans la liquidation.

Puis :

— Pas besoin d’inventer davantage.

Je regardai les tableaux.

— Je pensais qu’il était fauché.

— Peut-être qu’il l’était certaines périodes.

— Puis il avait des revenus irréguliers.

— Le problème, c’est l’opacité.

Nous avons aussi découvert qu’il avait changé l’adresse électronique de certains fournisseurs pour que leurs communications arrivent d’abord chez lui.

Pas illégal en soi si c’était le compte du foyer et que j’étais d’accord.

Sauf que je ne me souvenais pas d’avoir accepté.

Ludovic construisait depuis longtemps un rôle :

Je gère l’administratif.

Au début, cela m’arrangeait.

Je travaillais.

Il avait davantage de temps.

Puis la délégation était devenue territoire.

Je retrouvai un soir un vieux message de moi.

Merci de gérer tout ça, je suis épuisée.

Trois ans auparavant.

Je pleurai.

Pas parce que cette phrase lui donnait le droit de signer ma maison.

Elle ne lui donnait rien de tel.

Mais parce que je voyais le chemin.

L’abus arrive rarement avec une pancarte.

Il commence parfois par une faveur.

Puis une habitude.

Puis une personne qui décide que demander de nouveau serait inutile.

Je n’ai pas regretté d’avoir eu confiance.

J’ai regretté qu’il ait traité cette confiance comme une autorisation permanente.

PARTIE 7 — LUDOVIC REVIENT « CHEZ LUI »

Trois semaines après notre séparation, Ludovic annonça qu’il allait revenir vivre dans la maison de Vierzon.

Constance l’avait quitté.

L’appartement d’Orléans n’était plus d’actualité.

Il m’envoya :

Puisque tu refuses de vendre et que c’est aussi chez moi, je reprends ma chambre vendredi.

Je étais encore chez mon père.

Mon premier réflexe :

— Jamais.

Élodie me calma.

— La maison est aussi son domicile et il possède une quote-part.

— Les modalités d’occupation doivent être traitées légalement.

— Vous ne pouvez pas simplement le déclarer intrus.

Je détestais le droit.

Il refusait constamment de correspondre à mes émotions.

Nous avons saisi le juge dans le cadre de la procédure familiale pour organiser les mesures provisoires.

Je demandais notamment l’attribution temporaire de la jouissance du domicile.

Pas parce que j’étais riche.

Parce que la cohabitation était devenue impossible.

Ludovic demanda l’inverse.

Il affirmait avoir besoin de la maison pour son activité et prétendait que je pouvais loger chez mon père.

Dans ses écritures, je lus :

Madame Morel a quitté volontairement le domicile conjugal.

Mon sang se glaça.

— Il fait croire que je suis partie.

Élodie secoua la tête.

— Il décrit un fait : vous êtes partie temporairement.

Puis :

— Nous expliquons le contexte.

— Son ultimatum.

— La maîtresse installée.

— Le compromis contesté.

— Votre volonté de sécuriser la situation.

Les faits.

Toujours les faits.

Le juge finit par attribuer provisoirement la jouissance du domicile à mon bénéfice pendant la procédure, selon les conditions fixées.

Ce ne fut pas :

La maison est définitivement à Nathalie.

Ce fut :

Pour l’instant, l’organisation est celle-ci.

Ludovic dut partir.

Cette fois, réellement.

Avec un cadre.

Avec une date.

Avec ses affaires récupérées selon des modalités convenues.

Je revins dans la maison avec mon père.

Le salon sentait le renfermé.

Constance avait laissé un cintre beige dans l’entrée.

Je le regardai longtemps.

Puis je le mis dans un sac avec les affaires appartenant à Ludovic.

Pas de scène.

Pas de feu dans le jardin.

Papa semblait déçu.

— Tu pouvais au moins casser le cintre.

— Papa.

— Je propose.

Dans notre chambre, le côté de l’armoire où Ludovic rangeait ses chemises était vide.

Je pensais ressentir une victoire.

Je ressentis le silence.

Puis je vis une trace plus claire sur le mur, là où notre photo de mariage avait été accrochée.

Ludovic l’avait prise.

Je ne savais pas pourquoi.

Peut-être pour la jeter.

Peut-être pour la garder.