La secrétaire me passa presque immédiatement.
— Madame Morel ? J’allais justement vous appeler.
— Ah bon ?
— Vous êtes seule ?
Je me suis assise sur le lit.
Dans le miroir de l’armoire, une femme en vieux tee-shirt serrait un sac contre elle.
— Je suis enfermée dans ma chambre.
Puis j’ai ajouté, parce que la situation était déjà suffisamment absurde :
— Mon mari est en bas avec sa maîtresse.
Un court silence.
Pas théâtral.
Maître Beaumont cherchait probablement un document.
— D’accord.
Puis :
— Lundi matin, mon étude a reçu un courrier d’une agence immobilière.
Je me redressai.
— Pour quoi faire ?
— Ils demandaient plusieurs éléments relatifs à votre titre de propriété et à une vente.
— Quelle vente ?
Du papier bougea.
— J’ai devant moi une copie d’un compromis transmis par l’agence.
Mon cœur ralentit.
— Date : mercredi dernier.
Mercredi dernier.
J’étais à l’EHPAD de 20 h 45 à 7 h 15.
— Prix annoncé : trois cent dix mille euros.
— Vendeurs : monsieur Ludovic Morel et madame Nathalie Morel.
Je ne respirais plus.
— Maître…
— Je dois être très clair.
Il marqua une pause.
— Votre nom apparaît comme signataire.
Je regardai mon sac.
À l’intérieur :
soixante-treize millions potentiels sous forme d’un morceau de papier.
Et, en bas de cette maison, un homme qui venait de m’ordonner de partir.
— Je n’ai signé aucun compromis.
— C’est précisément pour cela que je vous appelle.
Puis :
— J’ai demandé qu’aucune opération ne progresse sans contact direct avec vous.
J’ai fermé les yeux.
— Comment ont-ils pu accepter ?
— Nous allons d’abord vérifier les faits.
Sa voix resta calme.
— Un compromis n’est pas un acte authentique de vente. Et votre mari ne peut pas transférer seul la propriété de vos droits.
Puis :
— Mais le document que j’ai reçu mérite d’être examiné sérieusement.
— Ma signature est dessus ?
— Oui.
— Elle ressemble à la mienne ?
Silence.
— Beaucoup.
Je me suis tournée vers la porte verrouillée.
En bas, Constance riait.
Ludovic disait quelque chose que je n’entendais pas.
Je pensais avoir découvert, en moins de huit heures, les deux événements les plus incroyables de ma vie.
Je me trompais.
Le billet gagnant allait changer mon avenir.
Mais la signature copiée allait m’expliquer mon passé.
PARTIE 2 — « NE DESCENDEZ PAS POUR LE CONFRONTER »
Ma première envie fut simple.
Descendre.
Poser le téléphone devant Ludovic.
Lui montrer que je savais.
Puis lui demander :
— Tu as signé à ma place ?
Maître Beaumont m’en empêcha.
— Madame, ne descendez pas pour le confronter maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas ce qu’il sait de nos échanges.
Puis :
— Et parce qu’un document contesté doit être conservé et analysé, pas transformé en dispute dans une cuisine.
Je regardai la porte.
— Il veut me chasser avant dimanche.
— Il n’a pas ce pouvoir simplement parce qu’il l’annonce.
Il me rappela plusieurs choses.
La maison constituait notre domicile conjugal.
Nous en étions propriétaires indivis selon les quotes-parts figurant dans l’acte.
Ludovic détenait 32 %.
Moi 68 %.
L’un ne pouvait pas vendre les droits de l’autre.
Et notre séparation de fait ne lui donnait pas davantage le droit de décider seul qui devait quitter définitivement les lieux.
— Ne changez pas les serrures dans son dos non plus, ajouta Beaumont.
— Je n’allais pas—
Puis je me suis arrêtée.
En réalité, j’y avais pensé.
Il continua :
— Si vous craignez pour votre sécurité, nous traiterons cette question séparément.
— Mais pas d’auto-justice immobilière.
Décidément, cet homme avait le don de rendre les vengeances moins amusantes.
Il me donna le nom d’une avocate :
Maître Élodie Carpentier.
Droit de la famille et contentieux patrimonial.
— Appelez-la.
— Et concernant le compromis ?
— Je contacte l’agence et le notaire éventuellement désigné par l’acquéreur.
Puis :
— J’ai aussi besoin que vous me confirmiez par écrit que vous n’avez pas signé et que vous n’avez donné aucun mandat à Ludovic pour signer à votre place.
— Je le fais tout de suite.
Je me suis installée au petit bureau de la chambre.
Le ticket gagnant restait dans mon sac, contre ma jambe.
J’ai envoyé l’email.
Je confirme ne pas avoir signé le compromis daté du…
Phrase après phrase.
Pour la première fois de ma vie, écrire mon propre nom me faisait peur.
À 9 h 05, j’ai appelé Élodie Carpentier.
Sa secrétaire m’avait proposé un rendez-vous trois jours plus tard.
Lorsque j’ai expliqué :
— Mon mari veut me faire quitter notre domicile et un notaire vient de m’informer qu’un compromis porte une signature que je conteste,
j’ai obtenu un échange téléphonique dans la matinée.
Élodie parla vite, mais sans dramatiser.
Elle commença par me demander si je me sentais physiquement en sécurité.
— Oui.
Puis j’entendis Ludovic frapper de nouveau.
— Nathalie !
Je baissai la voix.
— Relativement.
Elle me demanda s’il y avait eu des violences auparavant.
— Non.
— Menaces ?
— Pas vraiment.
— Contrôle financier ?
J’hésitai.
— Je ne sais pas.
— On verra plus tard.
Puis :
— Avez-vous un endroit où aller aujourd’hui si vous préférez ne pas rester ?
Mon père vivait à quinze minutes.
Mais j’étais incapable d’imaginer lui annoncer :
Bonjour papa, Ludovic me quitte, peut-être qu’il a imité ma signature, et j’ai peut-être gagné 73 millions. Tu as du café ?
— Oui.
— Très bien.
Elle me conseilla de prendre mes documents personnels, médicaments éventuels, quelques vêtements et les objets auxquels j’avais un attachement particulier.
— Pas parce que vous renoncez à la maison.
— Parce qu’un conflit peut devenir imprévisible.
Puis :
— Photographies des pièces avant de partir si vous pouvez le faire calmement.
— Relevés de compte.
— Contrat de mariage.
— Acte d’achat si vous l’avez.
— Rien à cacher, rien à détruire.
Je notais.
Je n’avais toujours rien dit du ticket.