Le premier bruit dont les clients se souvinrent ne fut ni un cri, ni une menace, ni le choc d’un poing contre une table.

Ce fut celui de l’eau.

Une masse froide et transparente s’abattit brutalement sur la tête du malinois belge.

Le liquide frappa d’abord entre ses oreilles dressées, éclata sur son front, coula sur ses yeux, son museau, son cou et son harnais tactique vert olive. En quelques secondes, son pelage fauve et noir fut complètement trempé.

L’eau ruissela sur les plaques militaires attachées à son harnais.

Elle tomba lourdement sur le carrelage ancien du café.

Ploc.

Ploc.

Ploc.

Quelques éclaboussures atteignirent également la manche et le pantalon de l’homme assis à côté de lui.

Le chien ne bougea presque pas.

Il ferma les yeux une fraction de seconde.

Puis il les rouvrit.

Devant lui, Luc Vautrin éclata de rire.

Un rire grave, volontairement bruyant, destiné moins à exprimer son amusement qu’à rappeler à tout le monde qui commandait dans la pièce.

Vautrin était immense.

Un corps massif sous un gilet de cuir anthracite couvert d’écussons, une barbe noire épaisse, un bandana noué autour du crâne, des bottes lourdes tachées de poussière.

Il tenait encore la carafe vide à la main.

Autour de lui, quatre hommes portant les mêmes couleurs rirent à leur tour.

Deux autres restèrent près du comptoir.

Un septième occupait une table près de l’entrée.

Leur présence avait transformé l’atmosphère du Café Breen depuis leur arrivée.

Avant eux, c’était un après-midi comme tant d’autres dans cette petite ville de Provence.

Le soleil traversait les grandes vitrines.

Des scooters étaient garés devant les façades de pierre.

Une vieille Peugeot blanche attendait devant la boulangerie d’en face.

Le tintement des petites cuillères accompagnait les conversations.

Une radio diffusait doucement une chanson française derrière le comptoir.

Puis les motos avaient rugi dans la rue.

Sept machines.

Puis une huitième.

Elles s’étaient arrêtées devant le café.

Les hommes étaient entrés sans demander la permission à personne d’occuper l’espace.

Ils avaient parlé trop fort.

Déplacé des chaises.

Sifflé la serveuse.

Posé leurs bottes contre les pieds des tables.

Luc Vautrin avait regardé chacun des clients comme s’il attendait que quelqu’un lui donne une raison de commencer quelque chose.

Personne ne l’avait fait.

Jusqu’à ce qu’il remarque le chien.

Le malinois était couché près d’une banquette en cuir bordeaux, sous la table d’un homme en uniforme militaire.

L’homme s’appelait Antoine Morel.

Cinquante et un ans.

Cheveux courts déjà largement gris.

Une cicatrice fine traversait sa pommette droite.

Une autre disparaissait sous le col de son uniforme.

Il portait une tenue camouflage CCE de l’armée française, un sous-vêtement bleu marine et des rangers parfaitement entretenues.

Sa posture n’avait rien de spectaculaire.

C’était justement ce qui attirait l’attention.

Il semblait ne jamais gaspiller un geste.

Quand il levait sa tasse, il la levait.

Quand il regardait quelqu’un, il le regardait vraiment.

Quand il restait immobile, il ne donnait pas l’impression d’attendre.

Il donnait l’impression d’avoir choisi de ne pas bouger.

À ses pieds se trouvait Oslo.

Malinois belge.

Neuf ans.

Ancien chien militaire.

Oslo avait servi avec Morel au Sahel pendant plusieurs années.

Détection d’explosifs.

Recherche de personnes.

Protection.

Progression dans des zones où un simple sac plastique posé au bord d’une route pouvait décider de la vie ou de la mort d’un convoi entier.

Morel ne racontait presque jamais cette période.

Mais il savait exactement combien d’hommes avaient encore une famille parce qu’Oslo avait senti quelque chose avant eux.

Voilà pourquoi, quand Luc Vautrin avait aperçu le harnais militaire, il avait souri.

— C’est à vous, le chien ?

Morel avait levé les yeux.

— Oui.

— Militaire ?

— Ancien militaire.

Vautrin avait observé l’écusson tricolore fixé sur le harnais.

Puis l’uniforme de Morel.

— Il mord ?

Morel avait repris sa tasse.

— Seulement quand c’est nécessaire.

Quelques bikers avaient ri.

Luc Vautrin, lui, n’avait pas apprécié la réponse.

Il avait l’habitude que les hommes hésitent devant lui.

L’habitude que leurs phrases deviennent plus longues lorsqu’ils essayaient de l’apaiser.

Morel n’avait rien ajouté.

C’est peut-être cela qui avait déclenché la suite.

Vautrin s’était emparé de la carafe.

Il avait approché le récipient au-dessus d’Oslo.

Élise Martin l’avait vu.

Élise avait vingt-cinq ans.

Cheveux auburn attachés derrière la tête.

Chemisier crème.

Tablier bordeaux.

Petit badge métallique portant les mots « Café Breen ».

Elle avait ouvert la bouche.

— Monsieur, ne faites pas…

Trop tard.

Toute l’eau était tombée.

Maintenant Oslo était trempé.

Et Vautrin riait.

Il pencha la tête vers Morel.

— Alors, le soldat… il protège qui maintenant ?

La phrase resta suspendue dans l’air.

Personne ne répondit.

Morel posa lentement sa tasse.

Il regarda Oslo.

De l’eau dégoulinait du museau du chien.

Son poitrail était collé par l’humidité.

Ses oreilles restaient dressées.

Ses yeux ne quittaient pas son maître.

Morel prit deux serviettes en papier.

Il essuya d’abord les yeux du malinois.

Puis son museau.

Ce geste fit rire encore plus fort Vautrin.

— Regardez-moi ça. Le grand soldat soigne son toutou.

Aucun des clients ne rit.

Un vieux monsieur assis au fond baissa les yeux.

Sa femme posa une main sur son bras.

Un chauffeur-livreur cessa de manger.

Une mère rapprocha instinctivement sa fille de six ans.

Élise resta figée derrière le comptoir.

Elle regardait la main gauche de Morel.

Elle s’attendait à la voir trembler.

Elle s’attendait à voir ses doigts se fermer en poing.

Rien.

Il posa les serviettes humides sur la table.

Puis il releva les yeux.

C’était presque imperceptible.

Mais toute la salle le sentit.

Le visage de Morel était toujours calme.

Pourtant, quelque chose avait changé.

Ses yeux étaient devenus froids.

Pas furieux.

Pas sauvages.

Précis.

Luc Vautrin cessa de rire le premier.

Seulement une seconde.

Puis il retrouva son sourire.

— Quoi ?

Morel ne répondit pas.

— Vous avez quelque chose à dire ?

Toujours rien.

Le néon rouge de la vitrine bourdonnait.

Un camion passa dehors.

On entendit le moteur disparaître au bout de la rue.

Puis seulement l’eau.