Ploc.

Ploc.

Ploc.

Vautrin fit un pas en avant.

— Je vous parle.

Morel regarda brièvement sa montre.

Puis Oslo.

Puis Vautrin.

Enfin, il glissa hors de la banquette.

Le cuir bordeaux grinça sous son poids.

Tous les regards suivirent son mouvement.

Morel se leva.

Il n’était pas aussi grand que Vautrin.

Pas aussi large.

Mais lorsqu’il fut debout, quelque chose dans la comparaison physique cessa immédiatement d’avoir de l’importance.

Vautrin gonfla légèrement le torse.

Morel se baissa.

Sa main trouva le mousqueton de la laisse d’Oslo.

Clic.

Le petit son métallique résonna étrangement fort.

Deux bikers cessèrent de sourire.

Morel détacha la laisse.

Oslo releva légèrement la tête.

Le regard de Vautrin glissa vers le chien.

Pour la première fois, une véritable inquiétude traversa son visage.

Morel posa une main près du cou d’Oslo.

— Reste.

Le malinois ne bougea pas.

Morel se redressa.

Puis il contourna la table.

Une flaque s’était formée sur le carrelage.

Sa botte traversa l’eau.

Il s’arrêta devant Luc Vautrin.

À moins de cinquante centimètres.

Vautrin le dépassait de quelques centimètres.

Le biker sourit.

— C’est mieux. Maintenant on peut discuter entre hommes.

Morel resta silencieux.

— Vous voulez me faire peur ?

Aucune réponse.

Vautrin approcha son visage.

Morel ne recula pas.

Derrière eux, une chaise racla le sol.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Les hommes du gang se levèrent.

Lentement.

Méthodiquement.

Le bruit de leurs bottes envahit le café.

Élise sentit son ventre se nouer.

Elle compta instinctivement.

Un près de la porte.

Deux au comptoir.

Trois derrière Vautrin.

Deux autres près de la grande fenêtre.

Huit bikers en tout.

Morel seul.

Oslo toujours assis dans la flaque d’eau.

Luc Vautrin étendit légèrement les bras.

— Vous voyez le problème ?

Morel observa rapidement la salle.

Il semblait regarder sans regarder.

Les positions.

Les distances.

Les sorties.

Les mains.

Puis il tourna brièvement la tête vers Oslo.

— Reste.

Le chien ne cligna même pas des yeux.

Morel ajouta :

— Je m’en occupe.

Un rire nerveux sortit de la gorge d’un biker.

— Il s’en occupe.

Vautrin sourit.

— Oui. Voyons comment.

Morel glissa la main dans la poche de sa veste.

Tous les hommes se tendirent.

Élise retint son souffle.

Une main de Vautrin descendit instinctivement vers son gilet.

Morel sortit un téléphone.

Rien d’autre.

Il déverrouilla l’écran.

Chercha un contact.

Puis appuya.

Vautrin secoua la tête.

— Vous appelez qui ? Votre maman ?

Personne ne rit.

Morel porta le téléphone à son oreille.

Une seconde.

Deux.

Trois.

Quelqu’un répondit.

Et pour la première fois depuis le début, Morel parla d’une voix suffisamment basse pour obliger tout le monde à écouter.

— Mon colonel, ici l’adjudant Morel.

Silence.

Son regard resta fixé sur Vautrin.

— J’ai retrouvé les hommes que la gendarmerie cherche depuis Marseille.

Le visage de Luc Vautrin se vida.

Complètement.

Derrière lui, un biker murmura :

— Quoi ?

Morel continua.

— Café Breen. Route départementale dix-sept. Ils sont huit.

Une autre pause.

Morel regarda brièvement la main de Vautrin près de son gilet.

— Au moins un est armé.

Cette fois, personne ne bougea.

Un biker recula d’un demi-pas.

Un autre se retourna vers les fenêtres.

Le plus jeune du groupe devint livide.

Luc Vautrin fixa Morel.

— Vous bluffez.

Morel raccrocha.

Il remit calmement le téléphone dans sa poche.

— Possible.

Vautrin essaya de sourire.

Mais son visage ne suivit pas.

Au loin, très loin d’abord, un bruit de moteur monta sur la route.

Puis un deuxième.

Puis plusieurs.

Pas des motos.

Luc Vautrin regarda vers les fenêtres.

Le sourire disparut définitivement.

Morel, lui, ne se retourna même pas.

Et c’est à cet instant que tous les hommes présents comprirent la même chose.

Le plus dangereux dans ce café n’était peut-être pas celui qui avait crié le plus fort.

C’était celui qui n’avait jamais eu besoin d’élever la voix.


PARTIE 2 — LE NOM SUR LE DOSSIER

Les véhicules n’apparurent pas immédiatement.

Ce fut cela qui rendit l’attente insupportable.

Un moteur passa devant le café.

Puis disparut.

Luc Vautrin expira lentement.

Il regarda Morel et retrouva une partie de son arrogance.

— Rien du tout.

Morel ne répondit pas.

— Vous espériez quoi ? Qu’un escadron débarque parce qu’un type a mouillé votre chien ?

Derrière Vautrin, un de ses hommes ricana.

Le son manquait de conviction.

Morel regarda Oslo.

Le chien restait parfaitement immobile.

L’eau continuait de tomber de son ventre et de son harnais.

Élise, toujours derrière le comptoir, remarqua alors quelque chose.

Morel ne semblait plus observer Vautrin comme un homme regarde un adversaire.

Il le regardait comme quelqu’un qu’il avait déjà identifié.

Classé.

Compris.

Vautrin le sentit également.

— Vous me connaissez ?

Morel ne répondit pas immédiatement.

— De réputation.

Cette fois, les hommes derrière Vautrin cessèrent tous de bouger.

Vautrin plissa les yeux.

— Quelle réputation ?

— Celle qui vous précède depuis Marseille.

Un silence tomba.

Plus lourd que le précédent.

Le jeune biker près de la porte tourna brusquement la tête vers son chef.

— Luc ?

Vautrin ne le regarda pas.

— Ferme-la.

Morel fit un pas de côté.

Pas vers Vautrin.

Vers Oslo.

Il prit une autre serviette propre et essuya doucement le front du chien.

Ce geste sembla rendre Vautrin encore plus furieux.

— Vous vous croyez supérieur ?

Morel releva les yeux.

— Non.

— Alors arrêtez de me regarder comme ça.

— Comme quoi ?

Vautrin n’eut pas de réponse.

Morel poursuivit calmement :

— Vous êtes entré ici en pensant que tout le monde avait peur de vous.

Vautrin serra les mâchoires.

— Et vous ?

— Moi, j’attendais juste un café.

Quelques clients échangèrent un regard.

Vautrin s’approcha.

— Ça peut encore redevenir simple.

— C’était simple avant votre arrivée.

— Vous prenez votre chien et vous partez.

Morel regarda la main droite de Vautrin.

— Vous oubliez quelque chose.

Le biker suivit son regard.

Sous son gilet, la forme d’une arme était à peine visible.