Vautrin remit instinctivement le cuir en place.
Trop tard.
Morel l’avait vue depuis longtemps.
Voilà pourquoi il avait appelé.
Quelques mois plus tôt, après avoir quitté le service actif, Antoine Morel avait accepté une mission ponctuelle auprès d’une association travaillant avec d’anciens militaires et des chiens réformés.
Il intervenait également parfois lors de formations avec des unités de réserve.
Il n’était plus envoyé à l’étranger.
Il ne cherchait plus les missions dangereuses.
Mais certains liens ne disparaissaient jamais vraiment.
Son ancien chef, le colonel Laurent Delmas, occupait désormais un poste de coordination entre plusieurs services dans le sud de la France.
Deux semaines auparavant, Delmas avait montré à Morel plusieurs photographies.
Pas dans le cadre d’une mission.
Simplement parce qu’une association fréquentée par Morel avait signalé des menaces contre un ancien militaire travaillant dans un garage.
L’enquête concernait un réseau de vols de véhicules, de recel et d’extorsion.
Des motos.
Des fourgons.
Des ateliers clandestins.
Des entreprises forcées de payer pour éviter incendies, dégradations ou passages à tabac.
Le groupe ne s’appelait officiellement rien.
Mais ses membres arboraient tous le même écusson.
Une tête de chien noir entourée d’une chaîne rouge.
Morel l’avait remarqué dès l’entrée de Vautrin.
Il avait d’abord pensé à une coïncidence.
Puis il avait reconnu le visage.
Luc Vautrin.
Quarante-quatre ans.
Condamné à plusieurs reprises.
Soupçonné d’être l’un des responsables d’un réseau installé entre Marseille, Avignon et plusieurs communes rurales.
Recherché depuis plusieurs jours après une perquisition ayant mal tourné.
Morel n’avait rien dit.
Il avait même envisagé de finir son café et de partir.
Puis Vautrin avait commencé à provoquer Élise.
Ensuite le chien.
Et surtout, lorsque le biker avait tendu le bras vers la carafe, son gilet s’était entrouvert.
Morel avait vu la crosse.
Un homme recherché.
Armé.
Entouré de sept complices.
Au milieu de civils.
Ce n’était plus une affaire d’ego.
Voilà pourquoi il avait appelé Delmas.
Luc Vautrin ignorait tout cela.
Mais il comprenait maintenant que le militaire devant lui savait beaucoup trop de choses.
Dehors, le grondement revint.
Cette fois, plusieurs moteurs ralentirent ensemble.
Le plus jeune biker courut presque jusqu’à la fenêtre.
— Luc…
Trois véhicules sombres venaient de tourner dans la rue.
Derrière eux apparut un véhicule bleu de la gendarmerie.
Puis un second.
Vautrin se retourna brutalement vers Morel.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Je vous l’ai dit.
— Vous les avez appelés pour ça ?
Morel regarda Oslo.
— Non.
Puis il releva les yeux vers Vautrin.
— Pour vous.
Des portières claquèrent dehors.
La salle entière sembla retenir sa respiration.
Une voix forte retentit derrière la porte.
— Gendarmerie ! Personne ne bouge !
Le visage d’Élise se décomposa.
Un vieux client ferma les yeux de soulagement.
La porte s’ouvrit.
Le petit carillon accroché au-dessus produisit une mélodie presque ridicule dans le silence.
Plusieurs gendarmes entrèrent.
Gilets tactiques.
Armes maintenues en position basse mais prêtes.
Derrière eux, deux hommes en civil.
L’un d’eux regarda Morel.
— Adjudant.
Morel inclina légèrement la tête.
— Commandant.
Luc Vautrin recula.
— Personne n’a rien fait.
Le commandant ne répondit pas.
— Mains bien visibles.
Les bikers hésitèrent.
— Tout de suite.
L’un après l’autre, ils levèrent les mains.
Tous sauf Vautrin.
Il fixa Morel.
— Vous vous rendez compte de ce que vous faites ?
Morel resta près d’Oslo.
— Oui.
— Vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds.
— Je sais exactement où sont mes pieds.
Vautrin regarda le carrelage mouillé.
Son visage se contracta.
Un gendarme s’approcha.
— Monsieur, les mains sur la tête.
Vautrin ne bougea pas.
— Les mains sur la tête !
Enfin, il leva lentement les bras.
Un autre gendarme s’avança pour le fouiller.
Et tout bascula.
Vautrin tourna brutalement le corps.
Son coude frappa le gendarme à l’épaule.
Élise poussa un cri.
Une chaise tomba.
Deux clients se jetèrent au sol.
Vautrin plongea la main sous son gilet.
Morel vit le mouvement avant presque tout le monde.
— Oslo, reste !
Le chien se tendit.
Mais ne bougea pas.
Vautrin attrapa la crosse de son arme.
Morel traversa l’espace qui les séparait.
Pas un geste inutile.
Il saisit le poignet de Vautrin à deux mains avant que l’arme sorte complètement.
Le biker tenta de frapper avec son autre poing.
Morel inclina la tête.
Le coup passa.
Il força le poignet armé contre le rebord en laiton du comptoir.
Une fois.
L’arme tomba.
Un gendarme la repoussa du pied.
Deux autres plaquèrent Vautrin contre le sol.
Il se débattit avec une violence désespérée.
— Lâchez-moi !
Ses hommes ne bougèrent pas.
Ils avaient compris.
Cette fois, tout était terminé.
Les menottes se refermèrent.
Clic.
Vautrin fut relevé.
Son bandana avait glissé.
Sa barbe était mouillée de sueur.
Il chercha Morel.
— Vous croyez avoir gagné ?
Morel vérifia d’abord Oslo.
Seulement ensuite il se retourna.
— Ce n’était pas un jeu.
— Vous pensez être un héros ?
Morel secoua lentement la tête.
— Non.
Vautrin ricana.
— Alors quoi ?
Morel regarda Oslo.
Le chien était toujours assis.
Toujours trempé.
Toujours exactement là où il lui avait ordonné de rester.
— Je connais simplement la différence entre agir et perdre le contrôle.
Le commandant entraîna Vautrin vers la sortie.
Avant de franchir la porte, le biker se retourna.
— Ça ne s’arrêtera pas avec moi.
Cette phrase modifia immédiatement le regard du commandant.
Morel le vit.
Vautrin aussi.
Trop tard.
On le fit sortir.
Les autres suivirent.
Peu à peu, le café se vida de la menace qui l’avait occupé.
Les clients recommencèrent à respirer.
Élise s’appuya contre le comptoir.
Ses jambes tremblaient.
Morel s’accroupit près d’Oslo.
— C’est fini.
Il passa une serviette sèche sur son pelage.
Pour la première fois, le malinois se secoua violemment.
Une pluie d’eau éclaboussa les bottes de Morel.
Élise laissa échapper un rire nerveux.
Morel regarda son pantalon.
— Maintenant ?
Oslo remua la queue.
Élise se mit à rire plus franchement.
Puis le commandant revint dans le café.