Elle riait.
Morel leva une main.
— Ça suffit.
Personne ne s’arrêta.
— Sérieusement.
Un homme cria :
— Offrez quelque chose au chien !
Toute la salle éclata de rire.
Oslo remua la queue.
Morel le regarda.
— Je sais que vous êtes derrière tout ça.
Élise désigna la banquette bordeaux près de la fenêtre.
La même.
Sur la table se trouvait une tasse de café.
Près du sol, le nouveau bol d’Oslo était rempli d’eau.
Et sur une petite assiette reposait un morceau de jambon.
Morel regarda Élise.
— Le jambon ?
— Ce n’est pas moi.
Le propriétaire du café leva la main depuis la cuisine.
— C’est moi !
Morel soupira.
Oslo fixait déjà l’assiette.
— Vous êtes tous irresponsables.
Mais il souriait.
Pour la première fois depuis l’incident, le Café Breen redevint un café.
Les clients parlèrent.
La machine à expresso siffla.
Les cuillères tintèrent.
Les commandes arrivèrent.
Le soleil pénétra par les grandes fenêtres.
L’endroit n’avait plus l’air du théâtre d’une confrontation.
Il ressemblait de nouveau à ce qu’il avait toujours été.
Un endroit ordinaire.
Et Morel comprit que c’était peut-être cela, la victoire la plus importante.
La vie ordinaire revenait.
Les semaines suivantes furent plus difficiles pour lui.
Pas à cause de Vautrin.
À cause des médias.
« Un ancien militaire permet l’arrestation d’un chef de réseau. »
« Un malinois militaire découvre des preuves décisives. »
« Le calme extraordinaire d’un adjudant face à huit bikers. »
Les journalistes téléphonèrent.
Morel refusa.
Une chaîne de télévision proposa une interview.
Il refusa.
Un journal souhaita photographier Oslo.
Morel accepta presque.
Puis refusa quand même.
Élise découpa pourtant un article et le fixa derrière le comptoir.
Morel le découvrit la semaine suivante.
— Enlevez ça.
— Non.
— Élise.
— Non.
— Il y a ma tête.
— C’est souvent le principe d’une photo.
— Elle est mauvaise.
Élise regarda l’article.
— Oslo est très bien.
Morel observa le chien.
— Évidemment.
Trois mois plus tard, Luc Vautrin fut placé en détention provisoire dans le cadre de plusieurs procédures.
Les enquêteurs consolidèrent les témoignages.
Plusieurs membres du réseau coopérèrent.
D’autres furent mis en examen.
Les saisies permirent à plusieurs victimes de récupérer une partie de leurs biens.
Le garagiste qui payait chaque mois cessa de verser de l’argent.
Un restaurant endommagé fut réparé.
Deux témoins jusque-là silencieux acceptèrent de déposer.
L’affaire suivait son cours.
Morel n’en parlait presque jamais.
Il continuait à venir au Café Breen une fois par semaine.
Toujours la même table.
Toujours près de la fenêtre.
Toujours avec Oslo.
Six mois après l’incident, Élise s’assit face à lui après son service.
Elle posa une enveloppe sur la table.
Morel la regarda.
— Non.
— Quoi, non ?
— Plus d’enveloppes dans ce café.
— Ouvrez-la.
— Je préfère pas.
— Ouvrez-la.
Il la regarda avec suspicion.
Puis déchira le bord.
Il lut.
Une première fois.
Puis une deuxième.
Il releva les yeux.
— École d’infirmière ?
Élise souriait.
— J’ai été prise.
— À Aix ?
— Oui.
Morel relut la lettre.
— Félicitations.
— Merci.
— Vous commencez quand ?
— En septembre.
Morel plia soigneusement le papier.
— Votre patron sait ?
— Depuis ce matin.
— Il va devoir trouver quelqu’un d’autre pour supporter les clients.
— Il survivra.
Elle regarda Oslo endormi sous la table.
— Je n’aurais pas envoyé le dossier avant.
— Avant quoi ?
Élise réfléchit.
— Avant cette journée.
Morel fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— J’avais peur de partir.
— C’est normal.
— Non. Je ne restais pas parce que j’aimais travailler ici.
Elle regarda autour d’elle.
— Enfin… j’aime cet endroit. Mais ce n’était pas la raison.
— Quelle était la raison ?
— Ici, je connaissais tout.
Elle désigna le comptoir.
— Les clients. Les horaires. Mon appartement. Les rues.
Puis elle regarda la fenêtre.
— Partir, c’était accepter de ne plus contrôler grand-chose.
Morel hocha lentement la tête.
— Et maintenant ?
— J’ai toujours peur.
— Bien.
Élise éclata de rire.
— Bien ?
— Ça veut dire que c’est important.
Elle le regarda longuement.
— Vous dites toujours des choses qui ressemblent à des phrases de calendrier.
Morel prit sa tasse.
— Je vieillis.
— Vous étiez déjà vieux quand je vous ai rencontré.
Il pointa la porte.
— Dehors.
Elle rit.
Puis son visage devint plus sérieux.
— Et vous ?
— Moi quoi ?
— Vous avez quitté l’armée.
Morel ne répondit pas.
— Vous aidez des anciens militaires. Vous entraînez des chiens. Vous passez votre temps à vérifier que tout le monde va bien.
— Et alors ?
— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?
Cette question le mit plus mal à l’aise que huit bikers debout autour de lui.
Morel regarda sa tasse.
Puis la rue.
Puis Oslo.
Il avait passé près de trente ans dans une institution qui donnait un sens immédiat aux journées.
Une heure pour se lever.
Une heure pour partir.
Une mission.
Une équipe.
Un lieu.
Un objectif.
Même la peur avait un cadre.
Puis un jour, la carrière s’arrêtait.
Les gens parlaient de liberté.
Morel avait découvert que la liberté pouvait parfois ressembler au vide.
Pendant plusieurs années, il avait continué par habitude.
Quelques missions de réserve.
Quelques formations.
L’association.
Oslo.
Il aidait les autres.
C’était facile.
Répondre à la question d’Élise l’était beaucoup moins.
— Je ne sais pas, dit-il.
Elle sourit.
— Bien.
Morel leva les yeux.
— Ne commencez pas.
— Ça veut dire que c’est important.
Il secoua la tête.
— Vous êtes devenue insupportable.
— J’ai eu un bon professeur.
La réponse arriva deux mois plus tard.
Un ancien centre canin à quinze kilomètres de la ville devait fermer.
Terrain clôturé.
Petit bâtiment.
Plusieurs box.
Un espace de travail.
Un parcours d’entraînement laissé presque à l’abandon.
Le propriétaire connaissait Morel.
Il lui proposa un loyer symbolique la première année.
L’association d’anciens militaires offrit du matériel.
Un vétérinaire accepta de venir gratuitement deux après-midi par mois.