« Je vais à la maison, de l’autre côté du jardin. J’ai besoin de vérifier quelque chose. Restez ici. Il y a du café, du pain. Prenez ce qu’il faut. »

« On ne touche à rien. »

« Ludovic. »

« On ne touche à rien », a-t-il répété. Et il a fait glisser le biberon dans la bouche de Nathan.

J’ai traversé la pelouse en tailleur de la veille, mes chaussures noires dans l’herbe mouillée. La grande maison était vide. La femme de ménage ne vient que le jeudi. Mon bureau, au premier, sentait la cire d’abeille et le papier jamais ouvert.

J’ai allumé l’ordinateur.

Je n’avais pas ouvert ma messagerie professionnelle depuis des mois. Constance faisait tout. Elle imprimait ce qui comptait, elle résumait le reste. Dans mon bureau, il y avait une bannette « à lire » vide depuis deux ans.

J’ai cherché un mot dans la boîte : « protocole ».

Il y avait un document de novembre, deux ans plus tôt. Un PDF de trois pages. Objet : Protocole de protection de la présidente.

Je l’ai ouvert.

Tout courrier postal, tout recommandé, toute demande « n’émanant pas d’un membre du comité de direction » seraient « traités par la direction générale, afin de préserver la présidente de toute sollicitation pendant la période de convalescence ». En bas de la page trois, une ligne : Bon pour accord. Et ma signature.

J’ai reconnu mon écriture. J’ai reconnu aussi la signature penchée, tremblante, celle d’une femme qui a pris des médicaments depuis trois semaines.

Je m’en souvenais. À la clinique du Vésinet, une aide-soignante avait posé un dossier cartonné sur mes genoux.

« C’est juste pour que les affaires continuent, madame. Aymeric a tout préparé. » J’avais signé onze pages sans en lire une.

Je me suis assise, très lentement, sur le bord du fauteuil.

C’est moi qui avais demandé qu’on me cache mon courrier.

Il y avait un deuxième dossier dans la même boîte, intitulé « Journal de signature électronique ». Je n’en avais jamais entendu parler. Une colonne de dates. Une colonne de documents. J’ai fait défiler jusqu’à septembre.

17 septembre, 02 h 14. Certificat : C. Lambert-Duval. Document : Décision de fermeture de l’établissement de Sartrouville. Terminal : DG-ASSIST-02.

À deux heures quatorze du matin, ce jour-là, je dormais dans ma chambre, à cent mètres de là. J’en suis certaine, parce que j’ai l’habitude. Je prends encore la même pilule, chaque soir, avec le même verre d’eau.

Quelqu’un avait signé la fermeture avec mon nom. Depuis un poste qui s’appelait « assistante de direction ».

Mon téléphone a sonné sur le bureau.

Constance.

Je l’ai regardé vibrer trois fois. Puis j’ai décroché.

« Charlotte ? Je vous réveille ? »

Sa voix était douce, un peu cassée, comme chaque matin depuis onze ans.

« Non. Je suis debout. »

« Je voulais prendre de vos nouvelles. Vous êtes partie tôt de la Fondation hier. Aymeric s’est inquiété, vous savez. Il pense que vous vous surmenez. »

Elle savait déjà que j’étais partie tôt. Je n’avais prévenu personne.

« Ça va, Constance. J’avais mal à la tête. »

« Je m’en doutais. » Un petit silence, de ceux qu’elle sait faire.

« Écoutez, pour jeudi, tout est prêt. Le conseil d’administration est à neuf heures trente. Vous n’avez rien à préparer, je l’ai posé sur votre bureau. »

« Le dossier de quoi ? »

« L’ordre du jour, ma chérie. Point cinq, la situation de Sartrouville. Point six… »

Elle a hésité, juste assez. « Point six, la situation de la présidente. Mais c’est une formalité, Aymeric vous expliquera. »

J’ai serré le téléphone si fort que ma main s’est mise à trembler.

« Quelle situation de la présidente ? »

« Rien de grave. Un point de gouvernance. Il faut simplement que le conseil confirme que vous allez bien, après la clinique. »

Elle a baissé la voix, comme si elle me confiait un secret. « Et puis j’ai avancé la signature de Sartrouville chez le notaire. Vous vous souvenez ? Vous aviez validé la cession en juin, dans le dossier bleu. »

Le dossier bleu. Une chemise bleue que je signais sans l’ouvrir, un matin de juin, entre deux rendez-vous.

« Avancé de quand à quand ? »

« De vendredi à jeudi, onze heures. Neuilly. Aymeric tenait à ce que ça se fasse avant le conseil… enfin, juste après. Vous ne faites rien, Charlotte. Vous n’avez qu’à vous laisser conduire. »

Je me suis forcée à respirer. Une fois. Deux fois.

« Parfait. Merci, Constance. »

« Vous êtes sûre que ça va ? Votre voix… »

« Je suis sûre. À jeudi. »

J’ai raccroché avant qu’elle ne réponde.

Dehors, à travers la fenêtre du bureau, j’ai vu la lumière de la cuisine de la maison d’amis. Un homme et un bébé, derrière la vitre. Un lapin gris à une oreille posé sur le rebord.

J’ai regardé l’heure sur l’écran. Mercredi, sept heures vingt-deux.

Il me restait vingt-sept heures et trente-huit minutes avant la signature.

« Plus vite, madame, il va se réveiller ! » a soufflé Ludovic à côté de moi.

Je roulais à cent dix sur l’A86, une main sur le volant, l’autre qui cherchait la sucette de Nathan sur le siège passager. Dans le rétroviseur, Léa tenait son lapin contre sa joue et regardait défiler les panneaux comme si elle comptait les kilomètres.

Ludovic avait installé les deux sièges auto lui-même, à neuf heures, dans le parking d’un magasin de puériculture où j’avais acheté tout ce qui s’achète en vingt minutes. Il n’avait rien dit. Il avait vérifié les ceintures une à une. Puis il avait demandé le ticket de caisse, pour le rendre si je changeais d’avis.

Saint-Denis, rue Gabriel-Péri. Un immeuble de brique, une pharmacie au rez-de-chaussée, une plaque de cuivre à demi effacée au deuxième : Chantal Moreau, avocate.