La salle d’attente tenait entre deux bureaux. Une dame de soixante et un ans nous a ouvert la porte en lunettes de lecture, un stylo coincé dans ses cheveux gris.
« C’est vous, Monsieur Leroy ? Entrez, entrez. Sandrine vous attend. »
Sandrine, la déléguée du personnel, avait quarante-quatre ans, un blouson de la plateforme et un grand sac en plastique posé à ses pieds. Elle s’est levée d’un bond quand elle m’a vue.
« C’est elle ? »
« C’est elle », a dit Ludovic.
« Vous avez du culot de venir ici. »
« Sandrine, a dit Maître Moreau. Assieds-toi. »
Je suis restée debout, Nathan contre mon épaule. Je n’avais jamais porté un bébé aussi longtemps. Mon bras tremblait.
« Je n’ai pas lu vos lettres, Madame. Je ne savais pas. Je viens vous dire que je ne savais pas. »
« Et ça change quoi ? »
« Rien pour vous. Beaucoup pour moi. »
Elle a croisé les bras. Elle m’a regardée un long moment. Puis elle a vidé son sac sur le bureau.
Des enveloppes. Des dizaines. Toutes marquées du même tampon violet.
« Quarante et une, a dit Sandrine. Les nôtres, depuis le 18 septembre. Toutes revenues, jamais ouvertes. Vous voulez qu’on les compte ensemble ? »
Maître Moreau a tendu une main apaisante.
« Madame Lambert-Duval, je vais vous résumer ce que nous avons. Je le ferai vite, parce que Monsieur Leroy m’a dit que vous avez peu de temps. »
Elle a ouvert un dossier cartonné.
« Deux cent douze salariés licenciés le même soir. Sans consultation du comité social, sans plan de sauvegarde, sans information préalable. C’est illégal sur le papier. Mais l’entreprise a joué une carte très habile. Dans les dix jours, elle a proposé à chacun une “indemnité transactionnelle”. De huit à trente mille euros, selon l’ancienneté. En échange d’une renonciation à tout recours et d’une clause de confidentialité. »
« Combien ont signé ? »
« Cent trente. »
Cent trente familles. Peut-être autant de loyers à payer, de bébés, de voitures à rembourser.
« Et les autres ? »
« Quatre-vingt-deux ont refusé. » Elle a levé les yeux.
« Dont Ludovic. Sandrine les a tenus ensemble. »
« Le jour où on nous a proposé l’argent, c’était la veille de la rentrée des classes », a dit Sandrine d’une voix plus basse. « Huit cents euros de fournitures pour trois enfants. Vous avez une idée ? »
Je n’en avais aucune. Je l’ai dit.
Elle a hoché la tête, une seule fois, comme si elle venait de vérifier quelque chose.
« Il y a plus grave », a repris Maître Moreau.
« J’ai passé la nuit sur les registres. La plateforme est installée sur un terrain de sept hectares. À côté de la gare, avec le RER à huit minutes. La commune a voté un changement de zonage le mois dernier. On passe d’une zone d’activité à du résidentiel. Neuf cents logements. »
« Je n’en ai jamais entendu parler. »
« Vous le saurez demain, à onze heures. Le terrain doit être cédé à une société qui s’appelle Verdier Aménagement. Prix : neuf millions quatre cent mille euros. »
Elle a tourné une page. « Un promoteur lillois est prêt à le racheter derrière, une fois le zonage purgé de tout recours, pour soixante et un millions. »
Soixante et un moins neuf virgule quatre.
Cinquante et un millions six cent mille euros de différence.
Je me suis sentie très calme. C’est la sensation que j’ai quand je comprends que quelqu’un m’a prise pour une idiote, et qu’il avait raison.
« Pour arrêter la vente, il faut quoi ? »
« Deux choses. Une procédure en référé d’heure à heure, pour faire bloquer la vente. Je peux la déposer demain à huit heures. Mais un juge n’agira qu’avec des éléments sérieux, et il lui faudra une attestation de vous, disant que vous n’avez pas signé la décision de fermeture. »
« Je l’écris tout de suite. »
« Et la deuxième chose, la plus rapide : la délégation de pouvoirs. Quelqu’un signe cette vente en votre nom. Si vous la révoquez par écrit, et que l’huissier le notifie au notaire avant onze heures, le notaire ne pourra plus signer. »
« Ma délégation… »
« Vous l’avez signée il y a deux ans. Elle existe encore, c’est vous la mandante. Vous seule pouvez la retirer. »
Je regardais Nathan. Il s’était endormi sur mon épaule, la bouche ouverte, un filet de salive sur mon tailleur noir à quatre mille euros. Je n’ai pas bougé.
« Donnez-moi une feuille, Maître. »
Elle m’en a tendu une, et un stylo. J’allais écrire quand la porte du cabinet a claqué, dans l’entrée.
Des pas. Une voix d’homme que j’aurais reconnue au fond d’un puits.
« Pardon, Madame, je ne voulais pas déranger. La dame de l’accueil m’a dit que Madame Lambert-Duval était ici. »
Maître Moreau s’est figée. Sandrine a laissé tomber son sac.
Aymeric se tenait dans l’encadrement de la porte, en manteau gris, un bouquet de pivoines à la main.
« Charlotte. On s’inquiète tous pour toi. »
Aymeric a dit que j’étais malade devant une avocate de Saint-Denis, avec des pivoines dans la main et des larmes dans la voix.
« Excusez-moi, Madame. Je suis Aymeric Beaumont, directeur général du groupe. Charlotte traverse une période difficile. Elle n’est pas en état de prendre des décisions seule. »
« Je vous demande pardon ? » a dit Maître Moreau.
« Ce n’est pas un reproche, bien sûr. Elle est entourée de gens qui l’aiment. »
Il s’est tourné vers moi. « Charlotte, donne-moi Nathan, tu vas te faire mal au bras. »
J’ai reculé d’un pas. Il a levé les deux mains, tout doux, comme devant un cheval.
« Comment tu m’as trouvée ? »