PARTIE 1 — LE CROISSANT SUR SON ÉPAULE

— Je veux que tu l’aides à prendre son bain dans notre baignoire. Et ne délègue pas ça au personnel. Tu vas le faire toi-même.

Pendant plusieurs secondes, j’ai sincèrement cru que mon mari avait perdu la tête.

Je m’appelle Marianne Delmas. J’avais trente-six ans ce jour-là et, après quinze années de vie commune dont treize de mariage avec Julien Arnaud, je pensais connaître suffisamment mon mari pour savoir quand il provoquait volontairement une dispute.

Cet après-midi-là, pourtant, il dépassa tout ce que j’avais imaginé.

Julien dirigeait plusieurs sociétés de construction commerciale autour de Lyon. Il avait repris une partie du groupe familial après la mort de son père, puis l’avait développé avec un talent que même ses adversaires reconnaissaient. Nous vivions dans une grande maison sur les hauteurs de Saint-Didier-au-Mont-d’Or, avions du personnel quelques jours par semaine, deux voitures confortables et le genre de sécurité financière qui finit parfois par devenir invisible à ceux qui en bénéficient.

Je l’avoue aujourd’hui sans chercher d’excuse : j’étais devenue arrogante.

Pas volontairement cruelle.

C’est probablement ce qui rend la chose plus difficile à regarder en face.

Quelques jours plus tôt, Julien m’avait annoncé qu’il commencerait à donner de son temps à une association distribuant des repas près de Perrache.

— Je signe assez de chèques, avait-il dit. J’aimerais voir à qui ils servent.

J’avais répondu, en buvant mon café :

— Certaines personnes ont réellement besoin d’aide. Mais il ne faut pas être naïf non plus. Tout le monde n’arrive pas à la rue uniquement par malchance.

Notre cuisinier préparait des œufs derrière nous.

Un chauffeur attendait Julien dehors.

Et moi, dans une cuisine chauffée au sol, je dissertais sur les choix ayant conduit des inconnus à dormir sur des cartons.

Aujourd’hui encore, je supporte mal le souvenir de ma propre voix.

Le jeudi suivant, je suis rentrée vers quinze heures.

Il pleuvait.

Dans notre hall se trouvaient Julien et un homme que je n’avais jamais vu.

L’inconnu devait avoir entre soixante-cinq et soixante-dix ans, bien qu’une vie passée dehors rende les âges difficiles à deviner. Ses cheveux gris formaient des mèches emmêlées jusqu’à ses épaules. Une barbe épaisse mangeait son visage. Son manteau trop grand semblait constitué de plusieurs vêtements cousus ensemble par l’usure.

Et il sentait mauvais.

Fort.

Je reculai instinctivement.

Ma main monta vers mon nez.

J’ai vu l’homme baisser les yeux.

Ce détail aurait dû suffire à me faire honte.

Il ne suffit pas.

— Qu’est-ce qu’il fait ici ?

Julien répondit calmement :

— Il s’appelle Luc.

— C’est vraiment son nom ou tu as décidé de l’appeler comme ça ?

Le regard de Julien se durcit.

— C’est le prénom qu’il utilise.

L’homme parla alors d’une voix étonnamment douce.

— Je ne suis pas certain que ce soit celui qu’on m’a donné à la naissance, madame.

Je le fixai.

Julien m’expliqua.

Il l’avait rencontré lors du service du midi. Luc fréquentait l’association depuis plusieurs mois. Il semblait connaître des gestes techniques précis en menuiserie et en bâtiment, mais affirmait ne pas se souvenir de sa vie avant une période remontant à environ vingt ans.

Son plus ancien souvenir cohérent consistait à s’être réveillé avec une blessure à la tête dans un établissement médical dont il ignorait le nom.

Après cela, il y avait des foyers.

Des trains.

Des gares.

Des villes.

Des années dont il ne pouvait raconter que des fragments.

Il n’avait plus de pièce d’identité valide.

Les associations l’avaient aidé à obtenir quelques documents provisoires, mais sans certitude sur son état civil réel.

— Je vais l’aider à reprendre tout ça sérieusement, déclara Julien. Médecin, assistante sociale, état civil, tout.

— Très bien.

Je regardai Luc.

— Et pourquoi ici ?

— Parce qu’il ne pouvait pas retourner au foyer cet après-midi. Il y a eu un problème de plomberie.

— Il existe des hôtels.

Julien serre les mâchoires.

— Il a refusé que je lui paie une chambre.

— Et tu as pensé que notre maison était donc l’étape logique suivante.

Luc se dirigea immédiatement vers la porte.

— Je peux partir.

La honte aurait dû m’arrêter.

Elle n’y arriva toujours pas.

— Ce n’est pas contre vous, dis-je.

Expression abominable.

Bien sûr que c’était contre lui.

Julien posa une main sur son épaule.

— Vous restez.

Puis il se tourna vers moi.

— J’ai préparé la salle de bains de la suite d’amis.

— Parfait. Sophie peut lui montrer.

Sophie venait trois fois par semaine pour nous aider dans la maison.

Julien répondit :

— Non.

— Non quoi ?

— Toi.

Je crus avoir mal entendu.

– Pardon ?

— Tu viens de parler de lui comme d’un problème sanitaire qu’on peut confier au personnel. Alors tu vas monter avec lui, lui donner des vêtements propres et l’aider si nécessaire.

Luc intervint immédiatement.

— Monsieur, je sais me laver seul.

Ce fut la première personne raisonnable dans la pièce.

Je m’accrochai à cette phrase.

— Voilà.

Julien regarda Luc.

Puis sembla réaliser qu’il était en train de transformer un homme vulnérable en instrument d’une leçon conjugale.

Son expression changea légèrement.

— Vous avez raison, dit-il. Pardon.

Il se tourna vers moi.

— Montre-lui simplement la salle de bains. Laisse des vêtements et demande-lui s’il a besoin d’aide. C’est lui qui décide.

Cette correction compta plus tard.

Sur le moment, j’étais encore furieuse.

Je conduisis Luc à l’étage.

Je déposai des vêtements de Julien sur une chaise.

— Vous pouvez mettre les vôtres dans ce sac.

Mon ton était sec.

— On les lavera séparément.

Il hocha.

— Merci.

J’allais partir lorsqu’il tenta d’enlever son manteau.

Son bras droit bougeait mal.

Il grimaça.

— Votre épaule ?

— Elle est raide depuis longtemps.

Je soupirai.

— Vous voulez de l’aide ?

Il hésita.

— Pour le manteau, si ça ne vous dérange pas.

J’enfilai des gants.

Le souvenir de ces gants me fait encore honte.

Pas parce qu’il était absurde d’utiliser des gants avec des vêtements très sales.