Il désigna la photographie.

— J’ai une fille ?

Je pleurai.

Il me regarda.

Puis comprit.

— Vous ?

Je hochai.

Son visage se tordit.

— Mon Dieu.

Il n’essaya pas de me prendre dans ses bras.

Je lui en fus reconnaissante.

Un médecin lié à l’association accepta de venir dans l’après-midi.

Docteur Malik Bensaïd, généraliste spécialisé dans l’accès aux soins des personnes précaires.

Il examina Luc.

Ancienne cicatrice crânienne.

Mobilité réduite de l’épaule.

Plusieurs fractures anciennes mal consolidées.

Troubles de mémoire autobiographique.

Pas de signe évident d’une démence avancée.

— Il faut un bilan neurologique, expliqua-t-il. Et pas simplement parce que vous pensez avoir retrouvé votre père.

Je demandai :

— Est-ce possible de perdre vingt ans de souvenirs ?

Il choisit ses mots.

— Une amnésie rétrograde aussi massive et durable est inhabituelle. Mais ce que Monsieur décrit n’est pas nécessairement une absence totale de mémoire. Il possède des compétences, des automatismes, des fragments sensoriels. Un traumatisme crânien sévère, des troubles psychiatriques secondaires, des années de précarité et l’absence de repères peuvent produire une histoire beaucoup plus complexe qu’un simple “j’ai oublié qui je suis”.

Luc murmura :

— Donc je ne suis peut-être pas fou.

Le médecin le regarda.

— Avoir des trous dans son histoire ne signifie pas être fou.

Je sentis la phrase m’atteindre.

Le soir, nous avons contacté une assistante sociale.

Le lendemain, Sarah Monnier, avocate spécialisée en droit des personnes que connaissait Julien, nous expliqua le chemin.

On ne changeait pas l’identité de Luc sur la base d’un médaillon.

On commençait par recueillir son consentement.

Puis comparer.

Dossier de disparition.

Empreintes si disponibles.

Dossiers médicaux.

ADN.

Signes physiques.

Documents.

Luc accepta un prélèvement génétique.

Moi aussi.

— Si ça ne correspond pas ? demanda-t-il.

Je ne savais pas quoi répondre.

Julien répondit à ma place.

— Alors vous resterez Luc jusqu’à ce qu’on trouve mieux.

L’homme sourit légèrement.

— Et je pourrai quand même finir le séjour ici ?

Julien le regarda.

— Si Marianne ne me tue pas avant.

Je ne ris pas.

Puis Luc me regarda.

— Je plaisante, madame.

Je finis par sourire.

— Marianne.

— Pardon ?

— Appelez-moi Marianne.

Il hésita.

— Marianne.

Le prénom dans sa bouche me fit pleurer à nouveau.

Cette nuit-là, Julien me trouva assise dans la cuisine.

— Tu n’as pas dormi.

— Non.

— Moi non plus.

Je tournai mon thé.

— Pourquoi tu l’as ramené ?

— Luc ?

— Oui.

— Je te l’ai dit.

— Non. Pourquoi lui ?

Julien réfléchit.

— Parce qu’il réparait une chaise dans l’association.

Je levai les yeux.

— Quoi ?

— Une chaise avait un pied cassé. Il a demandé une lame, de la colle et un serre-joint. En dix minutes, il avait expliqué à un bénévole que la réparation précédente était mauvaise parce qu’on avait vissé dans le fil du bois.

Mon cœur se serra.

Papa était ingénieur structure de formation, mais il fabriquait des meubles pour le plaisir.

Il m’avait appris à observer le fil du bois avant même de me laisser toucher une scie.

Julien continua :

— Ça m’a intrigué. On a parlé. Il connaissait des détails sur des normes de chantier anciennes. Des trucs des années quatre-vingt-dix. Puis il m’a dit qu’il ne savait même pas où il les avait appris.

Je fermai les yeux.

— Tu comprends à quel point c’est impossible ?

— Oui.

Puis il ajouta :

— Et je comprends aussi qu’on doit faire très attention à ne pas fabriquer une réponse parce qu’elle nous arrange.

Je hochai.

Ensuite, je pensai à la salle de bains.

— Julien.

— Oui ?

— Tu n’avais pas le droit de m’ordonner de l’aider à se laver.

Il parut surpris.

— Je sais.

Je le regardai.

— Tu le sais maintenant.

— Oui.

Il baissa les yeux.

— J’étais en colère contre ce que tu avais dit le matin. Et j’ai utilisé Luc pour te donner une leçon.

Je restai silencieuse.

— C’était humiliant pour toi. Et surtout pour lui.

— Oui.

— Pardon.

Je hochai.

L’excuse n’effaçait rien.

Mais elle me rappela que, dans les histoires qu’on se raconte sur la générosité, on peut devenir cruel des deux côtés.

Moi en réduisant Luc à son odeur.

Julien en réduisant Luc à une démonstration morale.

Luc, lui, restait un homme.

Et peut-être mon père.

Trois jours plus tard, le laboratoire appela Sarah.

Les résultats préliminaires étaient compatibles avec une relation père-fille.

Nous devions attendre le rapport complet.

Le lendemain, il arriva.

Probabilité de paternité supérieure à 99,99 % dans les conditions du test.

Je restai assise devant le document.

Julien posa sa main sur mon épaule.

Luc était dans le salon.

Je ne savais pas comment lui annoncer.

J’entrai.

Il vit mon visage.

— C’est moi ?

Je ne réussis pas à parler.

Je lui tendis le papier.

Il ne comprenait pas les chiffres.

Je m’assis en face de lui.

— Oui.

Sa bouche trembla.

— Je suis Étienne ?

Je pleurai.

— Le test dit que vous êtes mon père.

Il resta immobile très longtemps.

Puis il posa les deux mains sur son visage.

— Alors pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de toi ?

C’est à cet instant que j’ai compris que retrouver quelqu’un n’est pas la même chose que le récupérer.

PARTIE 3 — MON PÈRE ÉTAIT VIVANT, MAIS MA MÈRE ÉTAIT MORTE

Ma mère n’a jamais su.

Cette pensée m’a détruite pendant plusieurs semaines.

Claire Delmas était morte cinq ans avant le retour d’Étienne.

Cancer du pancréas.

Rapide.

Onze mois entre le diagnostic et l’enterrement.

J’avais passé les dernières nuits près d’elle.

À un moment, alors qu’elle avait déjà beaucoup de morphine, elle m’avait demandé :

— Tu crois qu’il est mort ?

Je savais de qui elle parlait.

Je lui avais répondu :

— Oui, Maman.

Pas parce que je le savais.

Parce que je voulais qu’elle se repose.

Elle avait fermé les yeux.

— Moi aussi, maintenant.