Long.
— Quoi ?
La surprise semblait réelle.
Ou parfaitement jouée.
— Étienne Delmas.
— C’est impossible.
Je regardai Julien.
— Pourquoi impossible ? demanda-t-il.
Marc se reprit.
— Parce qu’on nous a dit qu’il avait disparu.
— Il avait travaillé sur Belvédère le soir de sa disparition.
Nouveau silence.
— Beaucoup de gens travaillaient là.
— Tu dirigeais le chantier.
— J’étais directeur de projet, pas gardien de nuit.
Marc devint agressif.
— Tu veux quoi exactement ?
— Savoir ce qui s’est passé.
— Rien ne s’est passé.
— Il y a eu un incident.
— Une tôle tombée.
Je regardai Étienne, assis plus loin.
Son visage était fermé.
Marc continua :
— Julien, réfléchis avant de transformer une histoire familiale tragique en accusation contre l’entreprise.
Je sentis mon estomac se serrer.
La formulation.
Pas :
Si je peux aider, je vais chercher.
Mais :
N’accuse pas l’entreprise.
Julien l’entendit aussi.
— Je n’ai encore accusé personne.
— Marianne est là ?
Je pris le téléphone.
— Oui.
— Marianne, je suis sincèrement heureux pour toi si ton père est vivant.
— Merci.
— Mais son état de santé peut altérer ses souvenirs.
— Nous le savons.
— Alors fais attention.
— À quoi ?
— À ne pas chercher un coupable pour vingt années que personne ne peut te rendre.
La phrase était peut-être sensée.
Elle ressemblait malgré tout à un avertissement.
Après l’appel, Étienne demanda :
— C’était qui ?
— Marc Arnaud.
Il répéta le nom.
Puis porta une main à sa tempe.
— Marc.
Son visage se contracta.
— Vous vous souvenez ?
— Non.
Il se leva brusquement.
— Je veux sortir.
Julien l’accompagna dans le jardin.
Moi, je suis restée devant les dossiers.
Deux jours plus tard, l’archiviste retrouva une anomalie.
Le rapport sécurité conservé dans les archives de l’assureur n’était pas identique à la copie disponible dans les archives internes d’Arnaud Bâtiment.
La version assureur comportait trois pages.
La version interne quatre.
La quatrième était un formulaire de signalement rédigé le lendemain de l’incident.
Nom du déclarant :
Michel Garnier, chef d’équipe.
Texte :
Un homme extérieur à l’équipe a été vu au sol près de la zone nord après l’incident. Identité non confirmée. Pris en charge par M. A. et chauffeur du site.
M. A.
Marc Arnaud ?
Pas nécessairement.
Mais probable.
En marge, une annotation manuscrite :
Sans suite — erreur de localisation.
Signature illisible.
Nous cherchâmes Michel Garnier.
Il avait soixante-treize ans.
Retraité en Ardèche.
Lorsque l’enquêteur mandaté par le conseil de l’entreprise le contacta, il refusa d’abord de parler.
Puis, lorsqu’il apprit qu’Étienne était vivant, il demanda :
— Il marche ?
Cette question fit froid dans le dos
PARTIE 5 — MICHEL GARNIER
Michel accepta finalement de nous rencontrer en présence d’un avocat et d’un enquêteur.
Je voulais y aller.
Sarah me conseilla de ne pas transformer la recherche en confrontation personnelle.
Nous avons donc accepté qu’un professionnel recueille d’abord son récit.
Plus tard, avec son accord, j’ai lu la transcription.
La nuit du 14 novembre 2006, Michel travaillait encore sur le chantier Belvédère lorsqu’un élément provisoire s’était décroché pendant une opération non prévue au planning.
Pas un effondrement majeur.
Une erreur.
Une équipe avait déplacé du matériel après l’heure autorisée afin de rattraper du retard.
Étienne était arrivé pour vérifier une modification structurelle dont il contestait la conformité.
Il s’était disputé avec Marc.
Michel n’avait pas entendu tout.
Seulement :
— Je ne valide pas ça.
Puis :
— On régularisera demain.
Puis du bruit.
Lors de la chute métallique, Étienne avait été projeté ou avait chuté.
Michel l’avait trouvé inconscient.
Du sang à l’arrière du crâne.
Il avait demandé d’appeler les secours.
Selon lui, Marc avait répondu :
— Pas besoin de faire débarquer les pompiers sur le chantier pour ça. On l’emmène nous-mêmes.
Cette décision, en elle-même, pouvait être une terrible erreur sans constituer encore un complot.
Un véhicule du chantier avait transporté Étienne.
Michel pensait qu’on l’emmenait aux urgences.
— Vous l’avez revu ? demanda l’enquêteur.
— Non.
— Pourquoi votre rapport dit-il « homme extérieur, identité non confirmée » ?
Long silence.
— J’avais écrit Étienne Delmas.
L’enquêteur demanda :
— Qui a modifié ?
— Je ne sais pas.
— La mention « sans suite » ?
— Pas moi.
Michel avait protesté le lendemain.
Marc lui aurait dit :
— Delmas est parti de lui-même après avoir repris connaissance. Il ne veut pas faire d’histoire.
Quelques jours plus tard, la nouvelle de la disparition circula.
Michel demanda si l’homme au chantier était Étienne.
On lui répondit non.
— Vous avez cru ça ?
— Je voulais y croire.
Phrase douloureusement humaine.
Puis Michel reçut une prime exceptionnelle en décembre.
8 000 francs.
Officiellement pour la fin du projet.
— Vous pensez aujourd’hui qu’on achetait votre silence ?
— Aujourd’hui, oui.
— À l’époque ?
— J’ai essayé de ne pas me poser la question.
Voilà.
Pas un homme maléfique.
Un homme qui avait vu une incohérence et choisi le confort.
Je connaissais ce mécanisme.
Moi aussi, j’avais été experte pour ne pas poser certaines questions à Julien lorsqu’elles risquaient de déranger notre vie.
L’enquête retrouva ensuite les registres du véhicule.
Le conducteur s’appelait Alain Pujol.
Décédé depuis neuf ans.
Mais sa veuve avait conservé une boîte de papiers.
Parmi eux, un ancien agenda.
Le 14 novembre 2006 :
20h50 — M.A. + homme blessé. Clinique St-Roch refus ? Va Bron.
Puis :
22h15 retour seul.
La clinique Saint-Roch n’existait plus.
Son établissement successeur retrouva cependant les archives numérisées.
Aucun Étienne Delmas.
Mais, dans un hôpital de Bron, un homme non identifié avait été admis cette nuit-là à 21 h 37.
Traumatisme crânien.
Fracture de l’omoplate droite.
Pas de papiers.
Âge estimé : quarante-cinq à cinquante ans.
Retrouvé, disait la fiche, près du parking arrière de l’établissement.
Amené par « deux hommes ayant quitté les lieux avant identification ».
Je dus m’asseoir.
L’omoplate droite.
La raideur de Luc.
Étienne.