Nous n’avons jamais demandé à Étienne de « se souvenir plus fort ».
Le neurologue nous l’interdit presque.
— La mémoire ne fonctionne pas comme un disque dur enterré sous du sable. Ne lui suggérez pas une histoire et n’attendez pas qu’il la confirme.
Alors nous lui montrions parfois des photographies.
Avec prudence.
Sans commentaire d’abord.
Le chantier Belvédère.
Ma mère.
Notre ancien appartement.
Moi enfant.
Une Peugeot blanche.
Un chien nommé Vasco.
Certains objets ne provoquaient rien.
D’autres déclenchaient une sensation.
Une odeur.
Une phrase.
Un fragment.
Il reconnut d’abord notre ancienne cuisine.
— Il y avait une fissure près de la fenêtre.
J’en eus le souffle coupé.
La fissure n’apparaissait pas sur la photographie.
Puis il décrivit la façon dont ma mère rangeait le sucre dans une boîte en fer rouge.
Exact.
Un autre jour, il regarda une photo de moi à quinze ans.
Il pleura.
— Tu étais en colère contre moi.
Je me figeai.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
Je savais.
Quelques jours avant sa disparition, nous nous étions disputés parce qu’il avait raté mon spectacle de fin d’année.
Je lui avais crié :
— Ton travail compte toujours plus que moi !
Ce furent les derniers mots importants que je lui avais dits.
Pendant vingt ans, ils avaient vécu dans ma tête comme une malédiction.
Je n’en avais parlé à presque personne.
— Oui, murmurai-je.
Étienne posa sa main sur la table.
— Je suis désolé.
Je me mis à pleurer.
— Vous ne vous souvenez même pas.
— Non.
Il sourit tristement.
— Mais si ma fille croyait que mon travail comptait plus qu’elle, je peux quand même être désolé.
Je pris sa main.
Ce fut la première fois.
Pas une grande étreinte.
Deux mains sur une table.
Et ce fut plus intime que beaucoup de choses.
Les souvenirs du chantier restaient moins fiables.
Il voyait une lumière rouge.
Marc.
Une altercation.
Un dossier gris.
La phrase :
— Ce n’est pas conforme.
Puis un bruit métallique.
Puis rien.
Ensuite, parfois, une voiture.
Une voix :
— Il respire.
Une autre :
— On l’amène.
Puis des néons.
Mais les médecins nous rappelaient que certains fragments pouvaient provenir d’informations apprises après coup.
Nous les gardions donc comme éléments personnels.
Pas comme preuves principales.
Un soir, Étienne me demanda :
— Est-ce que j’étais heureux avec ta mère ?
Je ne savais pas.
Question étrange.
J’avais seize ans lorsqu’il avait disparu.
Les enfants observent leurs parents mais ne comprennent pas tout.
— Parfois.
Il sourit.
— Bonne réponse.
Puis il ajouta :
— J’ai l’impression que je voulais partir.
Je me raidis.
— Quoi ?
— Pas t’abandonner.
— Comment vous pouvez savoir ?
— Je ne sais pas.
Il posa sa main sur son front.
— Une valise.
Des documents.
Une chambre d’hôtel.
Je sentis la panique.
Étienne poursuivit :
— Peut-être que j’avais décidé de quitter Claire.
Je voulais dire non.
L’empêcher.
Transformer immédiatement mon père retrouvé en homme parfaitement fidèle, parfaitement aimant, victime pure.
Puis je pensai à tout ce que nous avions appris sur les récits trop propres.
— C’est possible.
Quelques semaines plus tard, nous trouvâmes effectivement une réservation d’hôtel faite par Étienne pour le week-end suivant sa disparition.
Une chambre à Annecy.
Pour une personne.
Et un email jamais envoyé à un avocat spécialisé en droit de la famille.
Brouillon récupéré dans les archives de son ancien cabinet informatique.
Je souhaite prendre conseil concernant une séparation. Nous avons une fille mineure. Je ne souhaite pas quitter le domicile avant d’avoir compris mes obligations.
Je pleurai lorsque je le lus.
Mais pas comme je l’aurais cru.
Papa envisageait de quitter Maman.
Cela ne voulait pas dire qu’il voulait m’abandonner.
Les deux n’étaient pas la même chose.
Pendant vingt ans, j’avais confondu départ conjugal et abandon paternel parce que l’email falsifié disait :
Prends soin de Marianne.
Cette phrase avait fait de moi la chose qu’il laissait derrière lui.
Le brouillon juridique racontait autre chose.
Un homme malheureux dans son couple qui demandait comment partir sans abandonner sa fille.
La vérité ne me rendit pas mon enfance.
Mais elle retira une vieille lame restée plantée trop longtemps.
PARTIE 8 — JULIEN CONTRE LES ARNAUD
Le conseil d’administration d’Arnaud Groupe ouvrit une enquête indépendante.
Julien se récusa de certaines décisions.
Il était trop impliqué personnellement.
C’était difficile pour lui.
Il voulait diriger.
Réparer.
Interroger Marc lui-même.
Le président indépendant lui dit :
— Justement non.
Cette phrase nous fit presque rire plus tard.
Julien avait passé une partie de sa vie à croire que vouloir bien faire autorisait à prendre les commandes.
L’affaire de Luc — d’Étienne — lui apprit autre chose.
Marc nia avoir falsifié l’email.
Il reconnut avoir transporté Étienne après l’accident.
Puis corrigea :
— Le chauffeur l’a transporté. J’étais avec lui.
Pourquoi ne pas appeler une ambulance ?
— Parce que j’avais peur que l’inspection tombe sur le chantier et découvre les travaux non autorisés.
Voilà.
Une faute claire.
Grave.
Pas encore vingt ans de disparition planifiée.
Marc affirma qu’Étienne avait repris brièvement conscience dans la voiture.
— Il parlait.
— De quoi ?
— Je ne comprenais pas.
Il disait avoir choisi l’hôpital de Bron parce qu’il connaissait une entrée arrière plus rapide.
Pourquoi partir sans donner son identité ?
Marc resta silencieux.
Puis :
— J’ai paniqué.
Il savait que l’accident s’était produit pendant une opération interdite par les règles du chantier.
Il craignait une suspension.
Des pénalités.
Peut-être des responsabilités pénales.
Il avait donc déposé Étienne en donnant au chauffeur l’instruction de repartir.
— Et après ? demanda l’enquêteur.
— Je pensais qu’il donnerait son nom.
— Il était traumatisé crânien.
— Je ne savais pas à quel point.
Le lendemain, Marc apprit qu’Étienne n’était pas rentré.
Selon lui, il pensa d’abord qu’il était encore hospitalisé.
Puis il apprit que la famille avait signalé sa disparition.
Là, il avait un choix.
Dire :
Il a eu un accident chez nous.
Ou se taire.